Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 5)

— Privés de diplôme ! Il ne peut pas nous faire ça. Quelle ordure !, jura Orfeo.
— Calme-toi. C’était juste une menace…, souffla Foucault.
— Tu parles d’une menace. Obligation de rester dans nos chambres, interdiction de sortir dans le parc, corvées supplémentaires, devoirs à rendre… Comment veux-tu qu’on ne fasse pas d’écarts à un moment ? Et tu peux être sûr que le pion ne va pas nous lâcher.
— À propos d’écarts…
Brunon glissa la main sous son pull pour en sortir triomphalement un journal, qui trônait quelques minutes plus tôt sur le bureau du directeur.
— Mais tu es complètement fou. C’est de pire en pire. Comptez plus sur moi pour ces conneries.
Sans leur laisser le temps de répondre, Orfeo accéléra le pas en direction des salles de classe.
— Il n’a pas tort, avoua Foucault. Qu’est ce qui t’a pris ?
Pour toute réponse, son ami lui tendit le journal.

C’est rasséréné que Raoul avait suivi du regard les dos courbés des trois élèves qui sortaient du bureau. Ils allaient devoir s’y habituer car pendant les prochaines semaines, ses yeux n’allaient pas les quitter. L’idée de les priver de diplôme l’excitait à tel point qu’un léger tremblement agitait sa main gauche. S’apprêtant à s’éclipser à son tour, un papier sur le sol, déposé là où se tenaient les étudiants un instant auparavant, attira son attention. Sans même réfléchir, il s’accroupit prestement et, tout en faisant semblant de refaire ses lacets, le fit disparaître dans sa poche. Il tritura ses chaussures un instant, puis se redressant d’un geste sec, quitta la pièce sans se retourner vers le directeur. Une fois seul, il défroissa le papier qu’il avait dû rouler en boule dans sa précipitation. Une écriture manuscrite parcourait celui-ci :

 Chers Brunon, Foucault, Orfeo…

Marcus vit Orfeo s’asseoir seul au premier rang, là où le professeur de mathématiques lui avait réservé une place. Son visage fermé l’inquiéta. La sanction devait être rude. Quelques minutes plus tard, Foucault et Brunon faisaient également leur entrée. Contrairement à Orfeo, ils lui rendirent son regard. Quelque chose dans leur attitude, dans la façon dont ils avaient tourné la tête dans sa direction dès l’instant où ils étaient entrés, lui fit reprendre courage. Il était impatient de pouvoir leur parler.

Les cours finis, les espoirs de Marcus furent déçus. Ses camarades étaient consignés dans la salle. Au bout du couloir, comme une bête fauve à l’affût, Villain rôdait. Devinant la menace, Marcus rejoignit sa chambre. Dans celle-ci, posée en évidence sur son bureau, une édition du Petit Parisien datée du 21 mai. Cette réponse à son message du matin lui illumina le visage d’un immense sourire de joie : ils l’avaient pardonné !
Ouvrant le journal avec précipitation, il le feuilleta d’abord très vite, sans rien trouver. Et si c’était une plaisanterie. Et s’il n’y avait rien à trouver dans ces pages ?
« Non. Même s’ils sont en colère, ils ne sont pas cruels. »
Il se calma, inspira profondément, comme il en avait l’habitude avant d’entrer en scène. Aujourd’hui, il devait jouer le rôle d’un détective, il serait Auguste Dupin.
« Allons, analyse, déduction… et surtout observation. »
À nouveau un sourire. La simple évocation du célèbre détective d’Edgar Allan Poe avait suffi à apporter la réponse à toutes ses questions : elle était naturellement là, juste sous ses yeux. En une, une photo de l’homme qui accompagnait Éléonore s’affichait sous un titre explicite : « Chassé de Paris, Jaurès s’invite au Pré-Saint-Gervais ».

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Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 4)

Tout à sa satisfaction, Raoul avait négligé de fermer la porte. Même cette ultime chance de se faire prendre lui avait donc été ôtée, constata Marcus avec tristesse en s’engageant dans la pénombre du hall. Il gagna lentement sa chambre, se déshabilla silencieusement et se glissa sans plaisir dans ses draps. Colère, peur, honte, tous ces sentiments se mélangeaient dans un maelstrom inextricable dans sa tête, l’empêchant de trouver le sommeil. Il se rejouait la scène, en modifiait les rebondissements, l’attitude des protagonistes, les répliques, comme un metteur en scène exigeant. D’un coup, Villain s’endormait et ils arrivaient à rentrer sans se faire prendre. Une autre fois, c’est lui qui se faisait surprendre le premier et endossait le beau rôle, de celui qui se sacrifiait. Aucun de ces scénarios n’arrivait cependant à adoucir sa peine, car sans cesse ses pensées le ramenaient au triste constat de sa situation. Puis, soudainement, alors que l’aube commençait à faire naître des ombres dans sa chambre, une nouvelle histoire se mit en place dans sa tête. Dans ce rêve, il y avait une jeune fille. Elle s’appelait Éléonore. Et elle était fière de lui et lui faisait l’impossible pour être digne de cet honneur. Émergeant de son demi-sommeil, Marcus eut la soudaine impression que cette image se mélangeait avec la réalité. Cette sensation troublante le laissa un instant interdit. Cette version fantasmée de lui semblait si proche de celui qu’il croyait être. Avant qu’elle ne s’efface de son esprit, il prit alors une résolution. Il allait incarner ce Marcus imaginaire. Un Marcus qui n’avait peur de rien. Un Marcus qui affrontait l’avenir avec courage. Se redressant dans son lit, il sut que quoi qu’il en coûterait, il devait la revoir. Parce que cette rencontre lui avait pris le meilleur de son amitié avec Brunon, Foucault et Orfeo. Parce qu’elle était belle. Parce qu’il l’aimait. Déjà.

Le lendemain, Marcus voulu trouver ses amis pour s’excuser, mais ceux-ci étaient consignés dans leur chambre et devaient être convoqués par le directeur en milieu de matinée. Se refusant à laisser un silence s’installer entre-eux, il rentra précipitamment dans la petite pièce où il dormait, écrivit quelques mots sur une feuille qu’il plia en deux, et la glissa sous la porte de Foucault, située sur le chemin entre les escaliers et sa propre chambre.
Le frottement du papier sur le plancher fit sursauter Foucault. Abaissant son livre et se dressant sur son lit, il vit immédiatement la missive et se précipita vers elle.

Chers Brunon, Foucault, Orfeo,

Il n’y a pas de mot pour décrire toute la honte que je ressens à l’idée de vous avoir lâchement abandonnés. J’espère que vous saurez me conserver votre amitié. Pour l’heure, je crois savoir ce qui m’a poussé à agir ainsi. Pour m’en assurer, Il me faudra toute ma liberté et tout mon courage, car je le sais, je vais à nouveau faire le mur. Nous nous connaissons trop bien, je crois, pour que vous ayez besoin que je vous en dise plus.
Votre ami,

Marcus

Foucault sourit. Comment en vouloir à un ami. Comment en vouloir à un homme quand il est amoureux d’une femme. Il prit le temps de la relire. Subitement les sanctions qu’il encourait lui parurent bien légères à côté de la peine que devrait ressentir Marcus.
Quelques minutes plus tard, avant d’entrer dans le bureau du directeur, il fit passer le mot à ses deux compères qui eurent juste le temps de le lire. Dans la pièce, occupée par un large bureau placé très exactement en son centre, Villain venait de terminer son récit de la nuit. Malgré la fatigue, un petit sourire grimaçant se dessinait derrière sa fine moustache. Quant à M. Guillaumard, le directeur, son visage légèrement bouffi par l’âge et les excès semblait impassible. Comme indifférent à cette péripétie. Assis derrière son bureau, il dévisageait les trois élèves qui lui faisaient face avec placidité. À tel point que Raoul en éprouva du dépit. « Qu’attend ce gros cochon pour les punir ? Que je le fasse moi-même ? »

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 3)

— Très bien, vous avez gagné. Par contre, je ne voudrais pas me blesser, vous m’ouvrez la porte ?
— Petit impertinent, siffla Raoul. Tu as une minute pour te présenter devant l’entrée.
Sans attendre, il reverrouilla la fenêtre, et quitta la salle de toilette pour se rendre dans le hall. Poussant triomphalement la porte d’entrée du bâtiment, il ne put que constater avec dépit que personne ne s’y trouvait.
— Tu veux passer la nuit dehors ?, cria-t-il dans le noir. Presse-toi !

De son côté, Brunon s’était rapproché de ses amis pour un rapide conciliabule.
— Mauvaise nouvelle, il a refermé la fenêtre. Les amis, j’assume ! Mieux vaut un qui prenne que tout le groupe.
— Hors de question, répondirent Foucault et Orfeo.
— Marcus, tu ne dis rien ?
— Je pense que Brunon à raison. Quel est l’intérêt de tous se faire punir ?
— La solidarité tu connais ? Un pour tous, et tous pour un.
— Pas le temps de débattre, je dois y aller, coupa Brunon.
— Et je viens avec toi !
— Moi aussi !

Sortant des buissons, Brunon, encadré de Foucault et Orfeo, s’avança vers Raoul. Voyant non pas un, mais trois élèves venir à lui, Villain ne put cacher son plaisir. Il sentit monter en lui l’envie de les gifler, d’imprimer physiquement son autorité sur le visage des adolescents. « Vos noms, messieurs, et numéros de chambre », se contenta-t-il de dire. Cette simple phrase, purement administrative, l’emplit d’orgueil. Il connaissait très bien les trois fugueurs, mais voulait les soumettre mentalement, à défaut de pouvoir les briser physiquement. Malgré la défection de Marcus, le soutien de ses amis donna à Brunon le courage de répondre, sans un tremblement dans la voix. Les deux autres firent de même, sans baisser le regard. Ils savaient pourtant que la punition qui les attendait serait sévère. Ce n’était pas la colère du pion qu’ils craignaient, mais tous les moyens que n’allaient pas manquer de mettre en place les enseignants pour leur faire payer chèrement leur manquement au règlement. Inutile d’espérer une quelconque mansuétude, même de la part des professeurs avec qui ils entretenaient de bonnes relations. Au contraire, pour ne pas que leur impartialité puisse être mise en doute, ils allaient probablement faire preuve de zèle. Devoirs en plus, multiplications des passages au tableau, durcissement des punitions et des corvées, obligation d’être assis seuls à des tables isolées : tout allait être mis en œuvre pour faire de leurs derniers mois de cours une longue et pénible corvée. Agacé par cette ultime crânerie, Villain mit fin à cette comédie et les escorta dans le bâtiment, en direction des dortoirs.

Marcus, lui, était resté pétrifié dans les taillis, incapable de comprendre quelle force avait pu le pousser à abandonner ses amis. il regarda silencieusement la porte se refermer sur le trio, comprenant qu’il avait définitivement laissé passer sa chance de se dénoncer. Il réalisa à cet instant que tout ce qui faisait la pureté presque enfantine de leur relation était souillé à jamais par sa lâcheté, et quelque chose en lui se brisa. Il s’effondra alors face contre terre, en pleurant. La chaleur des larmes apaisait la douleur qu’il ressentait au fond de lui, lui faisait oublier la raison même de sa peine. Pendant de longues minutes, il s’imposa cette position. Puis les larmes cessèrent. Puis la raison revint. Et la honte aussi.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 2)

— Eh bien, eh bien. Alors comme ça elle s’appelle Éléonore, nota Brunon avec enthousiasme. Quand vous revoyez-vous ?
Encore essoufflé par sa course, Marcus peinait à remettre de l’ordre dans ses idées. Avant même d’avoir pu répondre, Foucault prit la parole.
— Tu m’as collé une frousse en sortant comme un fou du théâtre ! J’ai cru que tu avais vu un des profs… Du coup, on s’est mis à courir nous aussi. Tout ça pour te retrouver au bout de la rue, souriant bêtement.
— Ne me dis pas que tu ne connais que son prénom ? l’interpella Brunon. Et j’imagine que tu n’as pas son adresse non plus… Marcus, mon ami, tu es amateur.
L’amateur réalisa alors la pertinence de ses propos. Retrouver une inconnue dans Paris tenait du miracle.
— C’est bien beau tout ça, mais si on pensait à rentrer, dit Orfeo, qui jouait souvent le rôle du sérieux de la bande. Devant la mine déconfite de Marcus, il ajouta : Amor vincit omnia. Aie confiance !
— Heureusement que tu as des amis avec les pieds sur terre. J’imagine que tu n’as pas reconnu l’homme avec qui elle était, ajouta Brunon.
— Son père ? Pourquoi est-ce que je devrais le connaître ?
— Marcus, mon ami, tu devrais de temps en temps t’intéresser à autre chose qu’à la littérature ! La politique par exemple.
— Très peu pour moi. Et quel rapport ? C’est le président du conseil ?
— Presque. Allez comme je suis bon prince, je te promets de te donner son nom d’ici trois jours. Sauf, si la lecture du journal, tu sais ce truc avec pleins de récits d’actualités, t’apporte la réponse, le taquina Brunon.

Tout en devisant, ils avaient fini par arriver au pied du mur de l’internat.
— Silence maintenant, leur intima Brunon.
Le mur ouest donnait sur une rue mal éclairée, et peu passante. Aucun risque de se faire surprendre pour les trois amis. Par contre, une fois au sommet du mur, il fallait faire vite, car ils devenaient alors facilement visibles.
Se plaçant dos au mur, Orfeo fit la courte échelle à Brunon. D’un geste souple, celui-ci attrapa le sommet du mur, s’y tracta, se retrouvant en instant le ventre collé au faîte.
Après un rapide coup d’œil dans le parc, il se pencha vers ses camarades.
— Suivant, murmura-t-il.
L’un après l’autre, ils franchirent le mur puis se laissèrent glisser dans l’enceinte. Se faufilant de buissons en buissons, Brunon fut le premier à arriver à la fenêtre. Il exerça une légère pression sur celle-ci de la main, puis insista. Devant son manque de succès, il insista, plus violemment cette fois, refusant d’admettre qu’elle ne s’ouvrait pas.

C’est le moment qu’attendait Raoul. Tel un diable sortant de sa boîte, il se propulsa vers la fenêtre prenant Brunon sur le fait, trop surpris pour réagir. Puis reprenant ses esprits, il recula précipitamment. Mais c’était trop tard. Il avait reconnu le surveillant et ne doutait pas que celui-ci l’eut également reconnu.
— Je suis grillé, s’exclama-t-il ! Planquez-vous. Je vais l’attirer.
Sans un mot, ses trois amis se dispersèrent dans l’ombre des bosquets du parc.
De son côté, Raoul n’avait pas perdu un instant. Après avoir déverrouillé la fenêtre, il l’avait ouverte et interpellait Brunon.
— Tu ne pourras rentrer que par cette fenêtre, ne me fait pas perdre mon temps. Je t’ai très bien vu, alors ne traîne pas.
Un rire moqueur lui répondit.
— Vous n’avez rien vu du tout !
— Petit impertinent. Si tu crois que tu vas t’en sortir, tu te trompes sévèrement !
— Vous inquiétez pas monsieur ! Je vais tranquillement patienter que tous les autres élèves se lèvent et sortent et je me glisserais parmi eux ! Vous pouvez aller vous recoucher maintenant.
Fou de colère, Raoul comprit qu’il avait raison. L’impertinent risquait bien de lui échapper, et même s’il avait vu son visage, l’instant avait été si fugace qu’il risquait de se tromper. Restait une dernière solution…
— Personne ne sortira tant que l’appel n’aura pas été fait. Je ne devrais avoir trop de mal à te retrouver.
Cette fois, ce n’était plus seulement Brunon qui risquait de se faire prendre, mais tout le groupe.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 1)

Tapi dans l’ombre, Raoul attendait sa proie. Peu importe la douleur dans ses genoux, peu importe la fatigue, sa colère et son envie de faire triompher la justice, sa justice, l’aidaient à supporter l’attente.

Trois heures plus tôt, il avait atteint précipitamment la salle de toilette du rez-de-chaussée et, dans un ultime effort, avait pu retenir ses entrailles de se vider dans son pantalon. Tout en longueur, la pièce était bercée par la lumière d’une grande fenêtre qui donnait sur le parc de l’internat. Sur la gauche, une dizaine de lavabos faisaient face à quatre douches individuelles et quatre toilettes à loquet. Pour cacher ses troubles intestinaux et le bruit de sa défécation aux étudiants, c’est là que Raoul préférait s’isoler, loin des dortoirs. Il appréciait de pouvoir se soulager sereinement, l’esprit et le corps détendus.
Mais ce soir-là, son extase n’avait duré qu’un instant. Alors qu’assis sur le trône, il attendait que les spasmes se calment, un bruit le fit sursauter. Il lui avait semblé entendre la porte d’entrée tourner sur ses gonds. Tous ses sens aux aguets, Raoul perçut des pas dans sa direction. Le froissement de tissu ne laissait pas de place au doute, quelqu’un était là, juste derrière sa porte, la seule à être verrouillée. Malgré l’obscurité, ce détail n’avait pas dû échapper à l’intrus car les pas cessèrent, puis se firent à nouveau entendre, en sens inverse.
Le silence revenu, il lui fallut un instant pour que les battements de son cœur se calment. « Qui cela pouvait-il bien être ? », se demanda-t-il. Certainement un élève, car il était le seul surveillant présent dans cette partie du bâtiment. « Qu’est-ce que ce petit emmerdeur pouvait bien faire ici… »
Toujours assis, une idée commença à germer dans son esprit. Et si le choix de cette pièce ne devait rien au hasard. À cet étage, c’était la seule pièce à ne pas être verrouillée. La seule à disposer d’un accès direct sur le parc. À l’idée que, moquant son autorité, un étudiant avait failli réussir à quitter l’internat en pleine nuit, une rage froide envahit Villain. Il se devait de savoir qui. Faire le tour des chambres ne servirait probablement à rien, par contre, il pouvait essayer de le prendre sur le fait. Il connaissait la bêtise des élèves, trop sûrs d’eux, trop confiants.
S’étant rhabillé, il quitta les toilettes et s’engagea dans l’escalier, pour rejoindre ensuite sa chambre individuelle, tout au bout du couloir du premier étage. L’oreille collée à la porte, il attendit patiemment. Quelques minutes plus tard, le craquement des lattes du parquet vint confirmer son intuition. Un sourire de satisfaction se dessina dans l’ombre sur le visage de Villain. Après quelques minutes, il descendit tranquillement à la salle de toilette. Comme prévu, la fenêtre était simplement tirée, sans être verrouillée. Il tourna la poignée d’un geste sec. Quelqu’un allait bientôt avoir une mauvaise surprise.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 12)

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Éléonore n’eut pas le temps de répondre, le taxi venait de rejoindre la file des véhicules qui attendaient de débarquer leurs passagers devant le théâtre. Quelques instant après, c’est avec une assurance qu’elle n’aurait pas cru possible qu’elle franchit les portes du vestibule, où se pressait déjà de nombreux spectateurs. Sans avoir eu le temps de juger de l’élégance des toilettes des dames, ni de l’effet qu’elle produisait sur les hommes, Jaurès l’entraîna vers un petit groupe de personnes, qui discutait avec véhémence. Elle eu l’impression de retrouver devant elle des enfants, jouant à s’impressionner les uns les autres, par une réplique hardie ou haussement de voix. L’arrivée du directeur de l’Humanité mit fin – pour instant – au débat.
Certains connaissaient déjà Éléonore et la saluèrent poliment, avant de très vite solliciter Jaurès sur la réaction à adopter suite l’interdiction par le gouvernement de commémorer la mémoire des communards. Celle-ci devait avoir lieux dans cinq ours, cimetière du Père-Lachaise.
Bien que le débat fut passionné, Éléonore cessa très vite d’y accorder son attention. Que lui importait que les hommes s’entre-déchirent entre eux. N’auraient-ils donc jamais l’intelligence bonhomme de s’intéresser au bonheur simple de leur quotidien, plutôt qu’à la grandeur de leurs idées. Perdues dans ses pensées, c’est à peine si elle réalisa qu’elle les avait suivi au cœur du théâtre et s’était installée là où on lui avait indiqué, à quelques mètres de la scène. Du plaisir anticipé qu’elle avait connu toute la semaine, il ne restait plus rien. Même les tirades de la comédienne ne purent l’arracher à sa mélancolie. Quand l’entracte arriva, elle su qu’elle était à mi-chemin de son calvaire. À nouveau, Jaurès et ses amis reprirent leur conversation, plus enragés que jamais. Contenant ses larmes, Éléonore, tourna son visage vers les autres spectateurs, indifférents à sa peine, vers ces femmes, qui semblaient si heureuses, vers ce jeune garçon, qui la dévorait du regard.
Gênée de se sentir scrutée, son visage s’empourpra légèrement. Osant à nouveau lever les yeux vers lui, elle découvrit un sourire timide qui fendait son visage juvénile. Elle sentit son visage s’empourprer violemment et les battement de son cœur s’accélérer malgré elle. La profondeur et la sincérité du visage de ce garçon semblait lui dire qu’il comprenait sa solitude, et plus encore, qu’il allait l’en sortir. Elle lui rendit alors son sourire.

L’instant aurait pu durer une seconde, comme une éternité, Éléonore eut été incapable de le dire. De retour sur son siège, elle avait définitivement perdu tout intérêt pour le spectacle. Jaurès et ses amis n’avaient rien remarqué de son trouble, et elle-même se demandait si cette vision n’avait pas été un tour de son imagination. « Pourquoi ce simple sourire me met-il dans un tel état, s’interrogea-t-elle. Est-ce parce qu’il me regarde ? Est-ce parce qu’il est beau ? Je crois qu’il est beau… Il est beau. » Cette dernière pensée, insensée, la fit rougir à nouveau. Tout cela était ridicule. Se forçant à reprendre le cours de la pièce, elle réalisa alors que celle-ci se terminait. Les applaudissements terminés, Éléonore se leva pour suivre Jaurès, et alors qu’elle allait quitter sa rangée, ne put s’empêcher de se retourner, de lever les yeux vers le balcon. Pour le chercher. Pour le retrouver. Pour croiser son regard.
C’est à ce moment que Jaurès se tourna vers elle
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Non, rien bredouilla-t-elle
— Dans ce cas pressons nous de sauter dans un taxi, car je crains que vous ne soyez sinon obligée de subir à nouveau tous les arguments de mes amis.

Le vestibule fut franchi en quelques secondes, alors que chaque pas vers l’extérieur, serrait encore un peu plus le cœur d’Éléonore. D’un geste autoritaire, Jaurès arrêta un taxi, et invita la jeune fille à monter. Impossible de reculer. Elle baissa la tête pour entrer dans l’habitacle, puis Jaurès ferma la porte, fit le tour pour s’installer à ses côté et indiqua l’adresse au chauffeur alors que le véhicule démarrait. N’y tenant plus, Éléonore ouvrit la fenêtre et se pencha vers le théâtre. Elle le vit immédiatement, courant à leur hauteur, accélérant pour les rejoindre, pour la rejoindre. Elle lui cria son nom, il lui cria le sien.
Il s’appelait Marcus.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 11)

La semaine s’étirera sans fin pour Éléonore, quant au week-end, il lui sembla tout simplement interminable, à tel point quelle fût heureuse de pouvoir reprendre le travail et faire passer plus rapidement les dernières heures qui la séparaient de l’échéance.
Le soir de la représentation, les premières chaleur de l’été approchant commençaient à se faire sentir et tout Paris semblait vibrer d’une énergie nouvelle. Insensible à cette métamorphose, Éléonore rentra chez elle rapidement, dîna à peine, pour enfin se tourner vers la boite en carton posée sur son lit. Alors que ses yeux se fixaient sur le couvercle, la question qui l’avait obnubilé cette semaine lui revint, paralysant son esprit. Devait-elle mettre sa robe à la soirée ? Elle n’avait pas cessé d’y penser depuis que Jaurès l’avait invitée. D’un geste fébrile, elle la sortit de l’emballage et l’étala sur son lit. Elle lui semblait plus belle encore que la première fois qu’elle l’avait aperçu chez Dufayel. Dans la lumière rasante, les perles et les pierres projetaient des rayons diffus sur le tissu, semblant animer celui-ci d’une vie presque surnaturelle. L’enfiler à nouveau c’était prendre le risque de l’abîmer. Que se passerait-il si elle ne pouvait la revendre. Mais comment allait-elle alors s’habiller pour se rendre à cette soirée ? Pas sa tenue de travail, ni la robe défraîchie qui avait appartenu à sa tante, plus appropriée à un repas champêtre qu’aux théâtres parisiens. Restait une solution, ne pas venir et prétexter un malaise passager. Tristement, Éléonore sembla se résoudre à cette issue. Elle prit la robe, et s’apprêtant à la replier, la colla contre elle. Le désir de la porter lui vint sur l’instant, si intense, si inextinguible, qu’elle ne put s’y soustraire. Elle se dévêtit rapidement, puis l’enfila d’un geste souple. À nouveau, elle ressentit la douceur du tissu sur sa peau. Frissonnante, elle resta ainsi de longues minutes, rêvant de cette princesse Grecque qui ne l’avait jamais portée.
Lorsqu’elle finit par s’extraire de sa rêverie, l’heure était bien avancée. Elle devait partir immédiatement, sous peine de retarder son prestigieux employeur. Bien sûr, il était trop tard pour trouver une autre tenue. Ne cherchant plus à savoir si elle s’était volontairement mise dans cette situation, elle glissa ses pieds dans une paire de chaussures noires vernies, et sortit précipitamment de chez elle.

Jaurès mit quelques secondes à reconnaître sa secrétaire dans la femme qui s’avançait vers lui, élégamment moulée dans une robe rouge pâle. Masquant sa surprise, il lui ouvrit la porte du taxi et l’aida galamment à monter. La métamorphose était si troublante que les premières minutes du trajets se firent dans le silence relatif du moteur. « Vous êtes une jeune fille pleine de surprise », finit-il par dire en souriant. Ne sachant quoi répondre, Éléonore lui retourna son sourire, trop heureuse d’oublier ses soucis pour une soirée.
Mon épouse aurait dû être là ce soir, mais elle a dû rester avec mon fils dans l’Albigeois. Louis a attrapé froid et le médecin leur a conseillé d’attendre quelques jours qu’il se rétablisse avant de rentrer. On sentait une pointe de dépit dans sa voix, comme si l’absence de sa famille lui pesait, créant ainsi un invisible lien entre lui et la jeune fille.
— J’espère que ce n’est rien, répondit poliment
Éléonore.
— Bien sûr que ce n’est rien ! Alors que Madeleine… Jamais un soucis de santé. Solide et têtue comme sa mère, poursuivit Jaurès comme perdu dans ses pensées. Je suis sûr que vous auriez pu être amies. Enfin, maintenant qu’elle est mariée, c’est à peine si nous trouvons le temps de nous voir.