Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 2)

— Eh bien, eh bien. Alors comme ça elle s’appelle Éléonore, nota Brunon avec enthousiasme. Quand vous revoyez-vous ?
Encore essoufflé par sa course, Marcus peinait à remettre de l’ordre dans ses idées. Avant même d’avoir pu répondre, Foucault prit la parole.
— Tu m’as collé une frousse en sortant comme un fou du théâtre ! J’ai cru que tu avais vu un des profs… Alors on s’est mis à courir nous aussi. Tout ça pour te retrouver au bout de la rue, souriant bêtement.
— Ne me dis pas que tu ne connais que son prénom ? l’interpella Brunon. Et j’imagine que tu n’as pas son adresse non plus… Marcus, mon ami, tu es amateur.
L’amateur réalisa alors la pertinence de ses propos. Retrouver une inconnue dans Paris tenait du miracle.
— C’est bien beau tout ça, mais si on pensait à rentrer, dit Orfeo, qui jouait souvent le rôle du sérieux de la bande. Devant la mine déconfite de Marcus, il ajouta : Amor vincit omnia. Aie confiance !
— Heureusement que tu as des amis avec les pieds sur terre. J’imagine que tu n’as pas reconnu l’homme avec qui elle était, ajouta Brunon.
— Son père ? Pourquoi est-ce que je devrais le connaître ?
— Marcus, mon ami, tu devrais de temps en temps t’intéresser à autre chose qu’à la littérature ! La politique par exemple.
— Très peu pour moi. Et quel rapport ? C’est le président du conseil ?
— Presque. Allez comme je suis bon prince, je te promets de te donner son nom d’ici trois jours. Sauf, si la lecture du journal, tu sais ce truc avec pleins de récits d’actualités, t’apporte la réponse, le taquina Brunon.

Tout en devisant, ils avaient fini par arriver au pied du mur de l’internat.
— Silence maintenant, leur intima Brunon.
Le mur ouest donnait sur une rue mal éclairée, et peu passante. Aucun risque de se faire surprendre pour les trois amis. Par contre, une fois au sommet du mur, il fallait faire vite, car ils devenaient alors facilement visibles.
Se plaçant dos au mur, Orfeo lui fit la courte échelle à Brunon. D’un geste souple, celui-ci attrapa le sommet du mur, s’y tracta, se retrouvant en instant le ventre collé au faîte.
Après un rapide coup d’œil dans le parc, il se pencha vers ses camarades.
— Suivant, murmura-t-il.
L’un après l’autre, ils franchirent le mur puis se laissèrent glisser dans l’enceinte. Se faufilant de buissons en buissons, Brunon fut le premier à arriver à la fenêtre. Il exerça une légère pression sur celle-ci de la main, puis insista. Devant son manque de succès, il insista, plus violemment cette fois, refusant d’admettre qu’elle ne s’ouvrait pas.

C’est le moment qu’attendait Raoul. Tel un diable sortant de sa boîte, il se propulsa vers la fenêtre prenant Brunon sur le fait, trop surpris pour réagir. Puis reprenant ses esprits, il recula précipitamment. Mais c’était trop tard. Il avait reconnu le surveillant et ne doutait pas que celui-ci l’eut également reconnu.
— Je suis grillé, s’exclama-t-il ! Planquez-vous. Je vais l’attirer.
Sans un mot, ses trois amis se dispersèrent dans l’ombre des bosquets du parc.
De son côté, Raoul n’avait pas perdu un instant. Après avoir déverrouillé la fenêtre, il l’avait ouverte et interpellait Brunon.
— Tu ne pourras rentrer que par cette fenêtre, ne me fait pas perdre mon temps. Je t’ai très bien vu, alors ne traîne pas.
Un rire moqueur lui répondit.
— Vous n’avez rien vu du tout !
— Petit impertinent. Si tu crois que tu vas t’en sortir, tu te trompes sévèrement !
— Vous inquiétez pas monsieur ! Je vais tranquillement patienter que tous les autres élèves se lèvent et sortent et je me glisserais parmi eux ! Vous pouvez aller vous recoucher maintenant.
Fou de colère, Raoul comprit qu’il avait raison. L’impertinent risquait bien de lui échapper, et même s’il avait vu son visage, l’instant avait été si fugace qu’il risquait de se tromper. Restait une dernière solution…
— Personne ne sortira tant que l’appel n’aura pas été fait. Je ne devrais avoir trop de mal à te retrouver.
Cette fois, ce n’était plus seulement Brunon qui risquait de se faire prendre, mais tout le groupe.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 1)

Tapi dans l’ombre, Raoul attendait sa proie. Peu importe la douleur dans ses genoux, peu importe la fatigue, sa colère et son envie de faire triompher la justice, sa justice, l’aidaient à supporter l’attente.

Trois heures plus tôt, il avait atteint précipitamment la salle de toilette du rez-de-chaussée et, dans un ultime effort, avait pu retenir ses entrailles de se vider dans son pantalon. Tout en longueur, la pièce était bercée par la lumière d’une grande fenêtre qui donnait sur le parc de l’internat. Sur la gauche, une dizaine de lavabos faisaient face à quatre douches individuelles et quatre toilettes à loquet. Pour cacher ses troubles intestinaux et le bruit de sa défécation aux étudiants, c’est là que Raoul préférait s’isoler, loin des dortoirs. Il appréciait de pouvoir se soulager sereinement, l’esprit et le corps détendus.
Mais ce soir-là, son extase n’avait duré qu’un instant. Alors qu’assis sur le trône, il attendait que les spasmes se calment, un bruit le fit sursauter. Il lui avait semblé entendre la porte d’entrée tourner sur ses gonds. Tous ses sens aux aguets, Raoul perçut des pas dans sa direction. Le froissement de tissu ne laissait pas de place au doute, quelqu’un était là, juste derrière sa porte, la seule à être verrouillée. Malgré l’obscurité, ce détail n’avait pas dû échapper à l’intrus car les pas cessèrent, puis se firent à nouveau entendre, en sens inverse.
Le silence revenu, il lui fallut un instant pour que les battements de son cœur se calment. « Qui cela pouvait-il bien être ? », se demanda-t-il. Certainement un élève, car il était le seul surveillant présent dans cette partie du bâtiment. « Qu’est-ce que ce petit emmerdeur pouvait bien faire ici. »
Toujours assis, une idée commença à germer dans son esprit. Et si le choix de cette pièce ne devait rien au hasard. À cet étage, c’était la seule pièce à ne pas être verrouillée. La seule à disposer d’un accès direct au parc. À l’idée que, moquant son autorité, un étudiant avait failli réussir à quitter l’internat en pleine nuit, une rage froide envahit Villain. Il se devait de savoir qui. Faire le tour des chambres ne servirait probablement à rien, par contre, il pouvait essayer de le prendre sur le fait. Il connaissait la bêtise des élèves, trop sûrs d’eux, trop confiants.
S’étant rhabillé, il quitta les toilettes et s’engagea dans l’escalier, pour rejoindre ensuite sa chambre individuelle, tout au bout du couloir du premier étage. L’oreille collée à la porte, il attendit patiemment. Quelques minutes plus tard, le craquement des lattes du parquet vint confirmer son intuition. Un sourire de satisfaction se dessina dans l’ombre sur le visage de Villain. Après quelques minutes, il descendit tranquillement à la salle de toilette. Comme prévu, la fenêtre était simplement tirée, sans être verrouillée. Il tourna la poignée d’un geste sec. Quelqu’un allait bientôt avoir une mauvaise surprise.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 12)

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Éléonore n’eut pas le temps de répondre, le taxi venait de rejoindre la file des véhicules qui attendaient de débarquer leurs passagers devant le théâtre. Quelques instant après, c’est avec une assurance qu’elle n’aurait pas cru possible qu’elle franchit les portes du vestibule, où se pressait déjà de nombreux spectateurs. Sans avoir eu le temps de juger de l’élégance des toilettes des dames, ni de l’effet qu’elle produisait sur les hommes, Jaurès l’entraîna vers un petit groupe de personnes, qui discutait avec véhémence. Elle eu l’impression de retrouver devant elle des enfants, jouant à s’impressionner les uns les autres, par une réplique hardie ou haussement de voix. L’arrivée du directeur de l’Humanité mit fin – pour instant – au débat.
Certains connaissaient déjà Éléonore et la saluèrent poliment, avant de très vite solliciter Jaurès sur la réaction à adopter suite l’interdiction par le gouvernement de commémorer la mémoire des communards. Celle-ci devait avoir lieux dans cinq ours, cimetière du Père-Lachaise.
Bien que le débat fut passionné, Éléonore cessa très vite d’y accorder son attention. Que lui importait que les hommes s’entre-déchirent entre eux. N’auraient-ils donc jamais l’intelligence bonhomme de s’intéresser au bonheur simple de leur quotidien, plutôt qu’à la grandeur de leurs idées. Perdues dans ses pensées, c’est à peine si elle réalisa qu’elle les avait suivi au cœur du théâtre et s’était installée là où on lui avait indiqué, à quelques mètres de la scène. Du plaisir anticipé qu’elle avait connu toute la semaine, il ne restait plus rien. Même les tirades de la comédienne ne purent l’arracher à sa mélancolie. Quand l’entracte arriva, elle su qu’elle était à mi-chemin de son calvaire. À nouveau, Jaurès et ses amis reprirent leur conversation, plus enragés que jamais. Contenant ses larmes, Éléonore, tourna son visage vers les autres spectateurs, indifférents à sa peine, vers ces femmes, qui semblaient si heureuses, vers ce jeune garçon, qui la dévorait du regard.
Gênée de se sentir scrutée, son visage s’empourpra légèrement. Osant à nouveau lever les yeux vers lui, elle découvrit un sourire timide qui fendait son visage juvénile. Elle sentit son visage s’empourprer violemment et les battement de son cœur s’accélérer malgré elle. La profondeur et la sincérité du visage de ce garçon semblait lui dire qu’il comprenait sa solitude, et plus encore, qu’il allait l’en sortir. Elle lui rendit alors son sourire.

L’instant aurait pu durer une seconde, comme une éternité, Éléonore eut été incapable de le dire. De retour sur son siège, elle avait définitivement perdu tout intérêt pour le spectacle. Jaurès et ses amis n’avaient rien remarqué de son trouble, et elle-même se demandait si cette vision n’avait pas été un tour de son imagination. « Pourquoi ce simple sourire me met-il dans un tel état, s’interrogea-t-elle. Est-ce parce qu’il me regarde ? Est-ce parce qu’il est beau ? Je crois qu’il est beau… Il est beau. » Cette dernière pensée, insensée, la fit rougir à nouveau. Tout cela était ridicule. Se forçant à reprendre le cours de la pièce, elle réalisa alors que celle-ci se terminait. Les applaudissements terminés, Éléonore se leva pour suivre Jaurès, et alors qu’elle allait quitter sa rangée, ne put s’empêcher de se retourner, de lever les yeux vers le balcon. Pour le chercher. Pour le retrouver. Pour croiser son regard.
C’est à ce moment que Jaurès se tourna vers elle
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Non, rien bredouilla-t-elle
— Dans ce cas pressons nous de sauter dans un taxi, car je crains que vous ne soyez sinon obligée de subir à nouveau tous les arguments de mes amis.

Le vestibule fut franchi en quelques secondes, alors que chaque pas vers l’extérieur, serrait encore un peu plus le cœur d’Éléonore. D’un geste autoritaire, Jaurès arrêta un taxi, et invita la jeune fille à monter. Impossible de reculer. Elle baissa la tête pour entrer dans l’habitacle, puis Jaurès ferma la porte, fit le tour pour s’installer à ses côté et indiqua l’adresse au chauffeur alors que le véhicule démarrait. N’y tenant plus, Éléonore ouvrit la fenêtre et se pencha vers le théâtre. Elle le vit immédiatement, courant à leur hauteur, accélérant pour les rejoindre, pour la rejoindre. Elle lui cria son nom, il lui cria le sien.
Il s’appelait Marcus.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 11)

La semaine s’étirera sans fin pour Éléonore, quant au week-end, il lui sembla tout simplement interminable, à tel point quelle fût heureuse de pouvoir reprendre le travail et faire passer plus rapidement les dernières heures qui la séparaient de l’échéance.
Le soir de la représentation, les premières chaleur de l’été approchant commençaient à se faire sentir et tout Paris semblait vibrer d’une énergie nouvelle. Insensible à cette métamorphose, Éléonore rentra chez elle rapidement, dîna à peine, pour enfin se tourner vers la boite en carton posée sur son lit. Alors que ses yeux se fixaient sur le couvercle, la question qui l’avait obnubilé cette semaine lui revint, paralysant son esprit. Devait-elle mettre sa robe à la soirée ? Elle n’avait pas cessé d’y penser depuis que Jaurès l’avait invitée. D’un geste fébrile, elle la sortit de l’emballage et l’étala sur son lit. Elle lui semblait plus belle encore que la première fois qu’elle l’avait aperçu chez Dufayel. Dans la lumière rasante, les perles et les pierres projetaient des rayons diffus sur le tissu, semblant animer celui-ci d’une vie presque surnaturelle. L’enfiler à nouveau c’était prendre le risque de l’abîmer. Que se passerait-il si elle ne pouvait la revendre. Mais comment allait-elle alors s’habiller pour se rendre à cette soirée ? Pas sa tenue de travail, ni la robe défraîchie qui avait appartenu à sa tante, plus appropriée à un repas champêtre qu’aux théâtres parisiens. Restait une solution, ne pas venir et prétexter un malaise passager. Tristement, Éléonore sembla se résoudre à cette issue. Elle prit la robe, et s’apprêtant à la replier, la colla contre elle. Le désir de la porter lui vint sur l’instant, si intense, si inextinguible, qu’elle ne put s’y soustraire. Elle se dévêtit rapidement, puis l’enfila d’un geste souple. À nouveau, elle ressentit la douceur du tissu sur sa peau. Frissonnante, elle resta ainsi de longues minutes, rêvant de cette princesse Grecque qui ne l’avait jamais portée.
Lorsqu’elle finit par s’extraire de sa rêverie, l’heure était bien avancée. Elle devait partir immédiatement, sous peine de retarder son prestigieux employeur. Bien sûr, il était trop tard pour trouver une autre tenue. Ne cherchant plus à savoir si elle s’était volontairement mise dans cette situation, elle glissa ses pieds dans une paire de chaussures noires vernies, et sortit précipitamment de chez elle.

Jaurès mit quelques secondes à reconnaître sa secrétaire dans la femme qui s’avançait vers lui, élégamment moulée dans une robe rouge pâle. Masquant sa surprise, il lui ouvrit la porte du taxi et l’aida galamment à monter. La métamorphose était si troublante que les premières minutes du trajets se firent dans le silence relatif du moteur. « Vous êtes une jeune fille pleine de surprise », finit-il par dire en souriant. Ne sachant quoi répondre, Éléonore lui retourna son sourire, trop heureuse d’oublier ses soucis pour une soirée.
Mon épouse aurait dû être là ce soir, mais elle a dû rester avec mon fils dans l’Albigeois. Louis a attrapé froid et le médecin leur a conseillé d’attendre quelques jours qu’il se rétablisse avant de rentrer. On sentait une pointe de dépit dans sa voix, comme si l’absence de sa famille lui pesait, créant ainsi un invisible lien entre lui et la jeune fille.
— J’espère que ce n’est rien, répondit poliment
Éléonore.
— Bien sûr que ce n’est rien ! Alors que Madeleine… Jamais un soucis de santé. Solide et têtue comme sa mère, poursuivit Jaurès comme perdu dans ses pensées. Je suis sûr que vous auriez pu être amies. Enfin, maintenant qu’elle est mariée, c’est à peine si nous trouvons le temps de nous voir.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 10)

Après cet événement son caractère enjoué devient taciturne, à tel point que Jaurès le remarqua. Sa jeune secrétaire ne souriait plus et semblait absorbée par de tristes pensées. Un matin, elle lui demanda de pouvoir partir plus tôt et son visage exprimait un tel trouble qu’il s’en inquiéta, sans pour autant oser lui refuser sa requête. Ce jour-là en effet, Éléonore recevait la première visite du collecteur. Elle craignait que celui-ci, ne trouvant porte close, vienne la relancer dans les bureaux de l’Humanité.
Pile à l’heure dite, un homme en livrée Dufayel se présenta à sa porte, vérifia la somme que lui tendait Éléonore, puis s’éclipsa aussi vite qu’il était apparu. La transaction avait été si rapide, si naturelle, qu’elle en éprouva un intense soulagement, comme si elle avait réglé la totalité de sa dette. Après son départ, pour la première fois depuis deux semaines, elle écrivit une longue lettre à ses frères et ses parents. Se forçant à reprendre son ton habituel, elle leur conta ses dernières journées et s’excusa pour son silence, prétextant un surplus de travail. Son courrier mis sous pli, elle eut le sentiment qu’il lui restait une dernière chose à accomplir pour retrouver sa sérénité. Elle se dirigea alors vers la robe toujours par terre, la ramassa soigneusement, l’épousseta, puis la rangea délicatement dans sa boite. C’était décidé, elle devait la revendre d’une manière ou d’une autre. Anne-Marguerite pourrait peut-être l’aider, après tout elle était vendeuse. Ces pensées tournèrent encore dans sa tête de longues minutes, avant qu’un sommeil enfin paisible la saisisse.

Le lendemain, Jaurès lui demanda de rester quelques instant dans son bureau. Avec sa franchise habituelle, il lui expliqua qu’il était de son devoir de veiller à ce qu’elle s’épanouisse dans cette nouvelle vie dans laquelle il l’avait temporairement entraînée. Et manifestement, il avait échoué lui expliqua-t-il. Honteuse, Éléonore ne savait quoi répondre. Elle tremblait à l’idée d’être renvoyée chez elle.
— Je sais que tu ne sors pas et je comprends que tu veuilles mettre ton salaire de côté. Mais je crois aussi que tu ne peux pas rester seule tous les soirs chez toi, alors que tu as toujours connu la compagnie de ta famille. Je ne pense pas me tromper en disant que tu as besoin de t’aérer l’esprit et de rencontrer de nouveaux visages, et pas seulement de vieux barbons comme moi.
Éléonore ne put empêcher son visage d’esquisser un sourire. Sentant que sa tirade avait porté, Jaurès continua.
— Bien sûr, il faudra du temps pour y parvenir. Aussi, pour commencer, j’aimerais que tu m’accompagnes jeudi prochain au théâtre, pour assister à une représentation de Jeanne Doré, jouée par Sarah Bernhardt.
— Avec joie monsieur, bredouilla-t-elle.
— Parfait, nous nous partirons directement de l’Humanité en voiture. Départ vers neuf heure trente, donc n’oublie pas de dîner avant car la pièce finira tard.
Sur ce dernier conseil, il demanda à la jeune fille de lui préparer, comme chaque matin, son courrier. Tout en regagnant son bureau, Éléonore cherchait à calmer les battements de son cœur. Un sentiment d’intense soulagement, mêlé à un tremblement d’excitation la parcouraient. Elle était impatiente !

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 9)

Tournée vers une psyché, Éléonore ne pouvait détacher ses yeux du reflet qu’elle lui renvoyait, subjuguée par sa propre image. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle. Cette découverte avait fait naître en elle une boule de chaleur qui semblait irradier tout son corps. Troublée, elle esquissa un petit pas de danse devant le miroir pour se libérer de son emprise. Mais l’intensité du regard de cette jeune fille en robe rouge qui la fixait était telle qu’elle savait la lutte vaine. Chaque seconde qui passait, augmentait son emprise sur elle.
Ce fut Anne qui lui murmura les mots que son cœur brûlait d’entendre. « Tu devrais l’acheter. Personne d’autre que toi ne mérite de la porter. » Voyant qu’une parcelle de raison la retenait encore de céder à cette folie, elle ajouta. « Tu n’as pas besoin de la payer tout de suite, juste une petite partie chaque mois. »
Sans chercher à en savoir plus, comme possédée, Éléonore se dévêtit rapidement, donna son nom et son adresse à la vendeuse, signa un acte d’engagement, et s’éclipsa avec la robe soigneusement pliée dans une lourde boîte en carton. Anne, qui l’avait accompagnée jusqu’à la sortie, avait à peine eu le temps de préciser qu’un collecteur du magasin passerait chez elle en début de mois pour toucher la première partie du paiement. Elle voyait le dos d’Éléonore s’éloigner vers le métro, courbée, serrant son précieux paquet contre elle. Le sentiment de honte qui l’avait envahi plus tôt revient avec force. Et cette fois, elle ne chercha pas à retenir les larmes qui coulèrent le long de ses joues.

C’est seulement en referment la porte de sa triste masure qu’Éléonore, finalement confronté à la réalité de son quotidien, réalisa à quel point son achat était déraisonnable. Se penchant alors précipitamment sur l’acte de crédit qu’elle avait signé, elle comprit que cet l’engagement la privait pour trois longues années de tout espoir d’économiser. A peine une heure lui avait suffit pour condamner son rêve à n’être qu’une utopie. « Comment ai-je pu céder à un tel caprice », se dit-elle en sortant précipitamment la robe de son écrin de soie. Les yeux brûlés par des larmes qui refusaient de sortir, elle brandit la cause de son malheur devant elle. De colère, elle en fit une boule et l’envoya s’écraser dans le coin opposé de la pièce, là où s’entassait sa valise et quelques boîtes à chaussure qui lui servait à ranger sa correspondance. Lui tournant le dos, elle écrasa son visage dans son draps pour y ensevelir sa peine.

Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 8)

Quelques marches plus tard, elles débouchaient dans une grande pièce circulaire, où des mannequins féminins, habillés de tenues multicolores, semblaient les attendre.
‏‌— Et voilà mon univers, annonça-t-elle fièrement, écartant les bras devant elle, invitant ainsi Éléonore à naviguer à ses côtés dans cette mer de tissus, de toilettes, de voiles légers.
— Impressionnant, s’exclama la jeune fille malgré elle. Tout est si beau !
— Et encore, tu n’as pas tout vu, j’ai des robes de princesses. C’est une commande spéciale que nous avions reçue il y a quelques mois pour une soirée qui devait avoir lieu à l’ambassade de Russie. Mais figure toi que le roi Georges de Grèce a été assassiné pile ce jour là. Du coup, la soirée a été annulée et les robes sont restées ici. Je crois que les princesses étaient de sa famille, murmura Anne d’un air conspiratrice.
Cachée derrière un paravent, les deux robes aux couleurs pales, rehaussées d’une parure de perles et de pierres précieuse, semblaient attendre leurs cavalières.
— C’est triste de voir ces robes si seules. On a l’impression qu’elles sont en deuil.
— Et pourtant, elles sont faites pour faire la fête, s’amusa Anne. Touche cette matière, c’est une soie unique qui n’existe qu’aux confins de l’Inde.
Ses larmes oubliées depuis longtemps, Éléonore caressa le tissu avec un soin presque religieux.
— Elle doit être si confortable. Pas comme nos tenues de travail…
— Tu devrais l’essayer, lui souffla la jeune vendeuse. Après tout tu as le droit, tu es une cliente !
— Mais non, je n’oserais jamais !

Mais le désir marquait si profondément son visage que dès cet instant, Anne su qu’elle n’aurait pas à insister beaucoup pour la convaincre de se glisser dans une des tenues. Au fond de son esprit, elle savait déjà quelles en seraient les conséquences pour celle qu’elle devinait sans grands moyens. Face à cette issue honteuse, elle chassa le sentiment de dégoût d’elle-même qui l’envahissait et se força à sourire.
— Tu seras la plus belle des princesses !

A force de cajolerie, Éléonore finit par accepter de se dénuder devant sa nouvelle amie pour enfiler la robe rouge, celle destinée à la plus jeune des princesses. Bien que plus osée, elle épousait son corps parfaitement, comme une seconde peau. A tel point qu’Anne ne put retenir un cri de surprise en la voyant portée par la jeune fille. Derrière sa tenue stricte, elle n’imaginait pas que puisse se cacher une telle élégance, dans les formes, dans le port, dans le regard, et jusque dans la coiffure.
— Je me suis trompée… Tu n’es pas une princesse, tu es une reine, s’exclama-t-elle !