[Interlude] La dernière feuille

Du haut de son arbre, la feuille avait le vertige. Elle n’osait pas regarder en bas et heureusement, elle n’avait pas d’yeux pour le faire. Car finalement, c’était juste une feuille, comme toutes autres. Enfin non, pas tout à fait : elle était la feuille la plus haute de son arbre…

Sous le soleil brûlant du mois d’août, elle frissonnait pourtant, pétrifiée à l’idée de cette chute sans fin qui l’attendait au début de l’automne. Les jours passaient et notre feuille s’angoissait de plus en plus. Elle savait ses heures comptées et seule la pluie lui permettait de pleurer toutes les larmes qu’elle ne pouvait avoir.

La nuit où la première feuille de son arbre tomba, elle ne pût dormir. La terreur la tenait, l’étouffait, la tuait. Au matin, plusieurs autres feuilles avaient fait le grand saut. Elles gisaient maintenant à terre, séparées de l’arbre, leur père-mère. Seules, piétinées par les bêtes sauvages, dévorées par la terre qui toujours absorbe ceux qui couchent leur flanc contre son sein.

Mais pas elle ! Non, ça ne pouvait pas être son heure. Elle s’accrochait à sa branche, elle tenait bon, et pourtant, elle sentait sa prise faiblir toujours plus chaque jour.

Les premières gelées firent leur apparition, emportant par centaines ses congénères. Son tour allait venir, elle le sentait. Mais elle le refusait, elle s’insurgeait.

Tant et si bien qu’un matin, elle se retrouva seule. De là où elle était, la distance qui la séparait du sol lui semblait encore plus impressionnante maintenant que l’arbre ressemblait à un grand épouvantail dégarni. En bas, la neige avait recouvert le sol et sa blancheur rassurait la petite feuille.

La sève peinait à monter jusqu’à elle et la faim la tiraillait. On ne peut pas lutter éternellement contre le cours de la vie. À force de se battre, elle se sentait lasse, le but même de sa lutte lui échappait. Tournée vers le ciel, elle était bien. Son arbre lui manquerait, mais elle devait y aller. Elle était une feuille après tout.

Hop ! Elle avait lâché sa branche. Elle tombait ? Non, elle volait, tourbillonnait. Emportée par le vent, elle dépassait la cime des arbres, elle survolait toute la forêt. Elle partait vers le soleil, elle voyageait loin, toujours. Elle allait vivre à nouveau. Là haut.

Publicités

Une réflexion sur “[Interlude] La dernière feuille

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s