Ceux qui n’avaient pas peur (part. 1)

Paris, mai 1913

— Je ne veux pas mourir.
— Allons, personne ne va mourir.
— Mais si, la guerre a déjà commencé, et moi, je ne vais pas tarder à y passer.
Il poussa un râle.
— Regardez, regardez mon bras ! Il ne bouge plus. Il est déjà mort.
— Voyons, du calme Robert. D’abord, il n’y a pas de guerre, et même s’il y en avait une, vous ne pourriez pas y participer.
Le jeune homme bafouilla, les yeux hagards.
— Vous ne comprenez rien. La guerre est l’affaire de tous, de toute la patrie. Je ne peux pas rester assis sur ce banc à regarder les feuilles tomber.  Ce n’est pas une question de choix, mais de devoir, haleta-t-il.
Il se leva.
— Demain, je monte rejoindre le front. Adieu.
Il ne bougea pas.
— Robert, vous oubliez une chose. On n’envoie pas les fous à la guerre.
Il se rassit.
— Oui, c’est vrai, on n’envoie pas les fous. Mais… Moi, je ne suis pas fou moi… Je ne suis pas fou.

Assis sur le banc d’en face, Raoul Villain n’avait rien perdu de cette conversation entre l’infirmière et son patient. Cette guerre qui n’avait pas encore éclaté n’était plus pour lui qu’une question de jours, au pire de mois. Il suivait avec délectation les piques que s’envoyaient les gouvernements des grandes alliances, signes pour lui de la fin inéluctable de cette paix hypocrite. Raoul n’aimait pas les Anglais, mais il trouvait que l’Afrique et l’Asie étaient assez grandes pour deux nations ambitieuses. Sa haine, Raoul la vouait exclusivement à l’Allemagne. Il ne pouvait lui pardonner le vol de l’Alsace et la Lorraine. Il lui arrivait de se réveiller certaines nuits, l’écume aux lèvres, le visage déchiré par la colère, au sortir d’un mauvais rêve peuplé de visages carrés, aux larges moustaches broussailleuses dégoulinantes de bière, festoyant sur les ruines d’une cité autrefois française. Lui aussi se sentait prêt à monter au front pour venger l’affront de 70, pour rendre à la France sa dignité. L’honneur du pays était bafoué chaque jour et le sien aussi. Pouvait-on vivre ainsi, dans la honte d’un pays diminué, amputé ? Pouvait-on dormir quand les chants des ennemis victorieux résonnaient encore dans la tête des moins jeunes ? Mais Raoul savait, sentait que le monde bougeait. Les tensions montaient dans les Balkans, les hommes politiques, la tête fièrement levée, parlaient d’une revanche toujours plus proche et enfin le peuple, plus que jamais, se sentait meurtri dans sa propre chair. Le fou n’était pas si fou. La guerre était proche et rien ne pourrait l’arrêter.

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