Ceux qui n’avaient pas peur (part. 3)

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Son fils dirigeait aujourd’hui l’établissement. Les patients qui y entraient n’en étaient jamais ressortis guéris, mais ils y étaient bien traités.
Comme son père, il avait le sens des affaires et les traitements imaginaires prodigués avaient un prix. Pas exorbitant, car les fous n’étaient pas si nombreux mais suffisant pour lui permettre de bien vivre et d’entretenir une vingtaine de personnes à plein temps – cuisiniers, infirmières, préparateurs, secrétaire, comptable, portier. Les visites aux patients étaient possibles tous les jours, sauf le lundi. Ce jour là, l’établissement était fermé et le personnel, dans sa majorité, était au repos.
De toute façon, cela n’avait aucune importance pour Raoul. Son seul jour de repos était le dimanche. Il sortait vers neuf heures de l’internat Saint-Denis, rue d’Aragon, traversait la rue pour boire un café Au Chat qui Joue. Souvent, la nuit avait été agitée. Les deux cents étudiants qui étaient sous sa garde n’avaient absolument pas le droit de quitter leur chambre après vingt-deux heures, mais comme tous les samedis soirs, ils essayaient par tous les moyens de s’esquiver hors des dortoirs.
Ce désir d’évasion, de s’opposer au règlement, mettait Raoul dans une colère froide. Ses pouvoirs en tant que simple surveillant étaient certes limités mais malheur à ceux qu’il arrivait à attraper.
Il les considérait tout simplement comme ses ennemis. Il était en guerre et les grands couloirs déserts étaient son champ de bataille. La nuit, il n’avait de cesse de les arpenter, se relevant plusieurs fois, marchant lanterne éteinte pour se faire passer pour l’un d’eux et mieux les surprendre. Collant son oreille aux portes de longues minutes, il tentait de percevoir le souffle des étudiants. Si aucun bruit ne semblait provenir de la chambre, il pouvait alors attendre jusqu’au petit matin, dans l’espoir de surprendre le fautif de retour de son excursion nocturne. Et chacune de ses tentatives se terminait généralement ainsi : il était réveillé par le rire des élèves qui le retrouvaient endormi contre une porte, le dimanche matin, alors qu’ils se rendaient faire leur toilette dans la salle d’eau commune.
Honteux, hué et moqué, Raoul retournait péniblement vers sa chambre, les membres endoloris par une nuit passée à même le sol. Il faisait alors une toilette rapide pour se rafraîchir avant de sortir boire son café. Tout en faisant en recoiffant la mèche qui lui barrait le front en diagonal, il repensait aux événements de la nuit. La colère l’envahissait, particulièrement contre ceux qui s’étaient moqué de lui, et pire encore, de l’autorité qu’il représentait. Il se rasait à l’eau froide et ses joues rougissaient sous la lame qui repassait encore et encore jusqu’à ce que sa colère change de forme. De physique, elle se transformait pour devenir, selon sa propre expression, cérébrale.

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