Ceux qui n’avaient pas peur (part. 4)

Il possédait un cahier, avec une couverture verte, en skye, qu’il avait acheté aux premiers jours de son arrivée dans l’internat. Il l’ouvrait lentement et prenait le temps de survoler chaque page, s’arrêtant sur un détail ou un élément qu’il avait surligné rageusement. En les tournant, il les caressait presque, pour arriver, enfin, à une page blanche. Il posait précautionneusement son buvard, trempait sa plume, et dans le détail, décrivait les événements de la nuit tels qu’il les avait vécus. Une fois cette première tâche achevée, il retournait le cahier et reprenait méthodiquement son travail d’écriture. Plus lentement cette fois. De ce côté du cahier, une large colonne, dans laquelle le nom  de chaque élève avait été méticuleusement indiqué au crayon de papier. Raoul gommait, réécrivait, relisait, ses notes, ses remarques et commentaires attribués aux élèves qu’il supposait n’avoir pas respecté un des nombreux points du règlement intérieur de l’internat Saint-Denis.
C’était seulement une fois cette tache accomplie qu’il s’autorisait à profiter de son jour de repos.
...Au Chat qui Joue, il avait l’habitude de s’asseoir à l’intérieur, un peu en retrait, de façon à pouvoir regarder dans la rue sans être remarqué.
Le café, avec ses quatre tables en terrasse et à peine le double à l’intérieur, bien que désert le dimanche était généralement bondé en semaine. Surtout vers l’heure du déjeuner où l’on servait le plat du jour dans le brouhaha des travailleurs et des quelques professeurs qui choisissaient ce moment pour s’échapper de l’internat où ils officiaient. Comme Raoul déjeunait avec les élèves, il ne connaissait rien de cette ambiance, mais il la devinait, à ce qu’il entendait des conversations des professeurs qui se plaignait du manque de place, aux odeurs des cuisines qu’il sentait le dimanche matin devant son café, à la bonne mine de la patronne qui lui apportait son petit nègre sans même qu’il ait à le demander.
Ici, son autorité ne s’exerçait plus et il redevenait un homme comme les autres. Il aimait ce moment où, enfin libéré du poids de ses fonctions, il pouvait jouir des petits plaisirs qu’il se croyait obligé de se refuser le reste du temps. Le soleil qui entrait par les larges baies vitrées, son café fumant, les clochers qui appelaient les paroissiens à l’office, ça sentait bon le dimanche dans la tête de Raoul. Son visage esquissait alors un sourire. Guère habitué à cet exercice, un client s’arrêtant sur son expression, y aurait vu une grimace et aurait regardé son café à deux fois, ne doutant pas que celui-ci en fut la cause.
Sa tasse vidée, Raoul laissait deux pièces sur la table, se levait paisiblement, sortait en saluant la patronne, ajustait son chapeau sur sa tête et se mettait en route.

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