Ceux qui n’avaient pas peur (part. 5)

Toute la matinée, il allait se promener. Remontant les boulevards d’un pas vif, son parcours n’était jamais le même et variait au gré de son humeur. Un dimanche à la Bourse, un autre aux Halles, ou encore au Luxembourg, il prenait plaisir à arpenter Paris comme ferait un marquis visitant ses terres.
Il évaluait, il jugeait et il aurait inspecté s’il avait pu. La qualité des constructions, leur alignement, le style des bâtiments, l’aménagement de la chaussée, le bruit pétaradant des premières automobiles, les toilettes des dames, les costumes des hommes. Il se plaisait à saisir le détail.
Il se sentait chez lui dans cette ville et n’aurait voulu habiter à nulle autre endroit. Paris, c’était la France, il en était fier. Il se sentait vivant en elle, par elle. Que Paris tombe et il tombait aussi. Il l’affirmait, jamais il ne quitterait sa capitale sauf si c’était pour mourir au combat pour la protéger. Il se rêvait mourant sur une barricade édifiée de pavés et de décombres dans une rue étroite, un fusil à la main, une femme à ses côtés. Raoul voulait être un héros, il voulait entendre la ville l’acclamer, il voulait la reconnaissance des foules. Il voulait que Paris lui rende hommage, que son corps entre au Panthéon pour avoir sauvé celle qui méritait plus que toute autre au monde d’être sauvée. En marchant, il jubilait, il se sentait plus fort, plus grand, plus puissant. A l’image de la ville : immortel. Rome était tombée, mais Paris résisterait, et lui Raoul Villain serait là, comme d’autres avant lui et d’autres après, pour se sacrifier glorieusement et préserver ainsi l’intégrité de la nation.
En promenade dans sa ville, il n’était pas rare qu’il croise des étrangers, venu de pays dont il n’avait rien à envier. Dans ces moments, il continuait sa route, le regard fixé sur l’horizon, ne les gratifiant même pas de son mépris.
Ce que Raoul ne comprenait pas, c’est que si son regard se détournait, c’était plus par peur que par fierté. La peur de voir au fond de ces yeux une lueur d’ironie pour ces Français toujours arrogants. Car comment pouvait-on être fier quand on vivait dans un pays vaincu, divisé, abîmé ? Le souvenir de la défaite, voilà ce qu’il fuyait dans ces regards.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s