Ceux qui n’avaient pas peur (part. 6)

Heureusement, ce jour là, aucun voyageur étranger ne vint gâcher son dimanche. Comme à son habitude, il s’arrêta vers midi pour acheter le journal à un kiosque et se mit ensuite en quête d’un bistro où il pourrait déjeuner.
Chez Plumeau faisait l’angle de la rue des rêves et de la rue Alban Prissand. Il servait ce dimanche-là du lapin au fenouil. Installé devant son plat qu’il laissait refroidir, Raoul s’attardait sur les articles de politique, délaissant les pages sportives et culturelles. S’il aimait lire Le Matin, ce n’était pas tant pour les reportages d’Albert Londres –  un des rares étrangers qui trouvait grâce à ses yeux – que pour le ton volontairement nationaliste du journal.

Il y avait suivi avec attention les incidents d’avril avec l’Allemagne, plongé dans une profonde indignation, mêlée d’une sourde excitation qu’il avait tenté de refouler. Mais depuis, l’actualité était plutôt consacrée à la fin de la guerre dans les Balkans. L’Empire ottoman avait subi une écrasante défaite. « Tant mieux, se disait Raoul. Les Turcs n’avaient rien à faire en Europe ! »
Raoul trouvait Poincaré trop mou. Celui-ci se réjouissait du traité de Londres et avait déclaré que le peuple français était heureux que cette situation difficile se termine. De nombreuses familles retrouvaient enfin la paix dont elles n’auraient jamais dû être privées. Raoul se demandait sérieusement si ce président pourrait mener un jour la France à la guerre, redonnant enfin aux familles d’Alsace et de Lorraine la dignité dont elles étaient privées depuis déjà quarante-deux longues années. Ce qu’il avait envie de dire au commandant en chef des Français, c’est que parfois, une bonne guerre vaut mieux qu’une mauvaise paix.
Il ne se rappelait plus d’où lui venait cette phrase, peut-être l’avait-il surprise en passant derrière la porte entrouverte d’une salle de classe. Il l’attribuait à un général Romain, victorieux après avoir repoussé les barbares hors des frontières de l’Empire.
Toujours est-il qu’il aimait cette phrase. Il pouvait la répéter, tout en marchant, pendant des heures. Se berçant au rythme des mots qu’il répétait sans cesse. Il se sentait fiévreux, pris d’un désir de bousculer l’apathie qui semblait avoir saisi la France.

Quand Raoul finissait par émerger de sa lecture, son plat était froid. Il l’avalait machinalement, l’esprit absorbé par ses pensées.
Son repas terminé, il était l’heure de se rendre à la maison de repos pour sa visite hebdomadaire à sa mère.

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