Ceux qui n’avaient pas peur (part. 7)

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Raoul ne se rappelait plus très bien comment celle-ci avait fini par perdre l’esprit. Quand il en parlait, ce qui lui arrivait très rarement car il avait peu d’amis, il racontait que la folie l’avait gagnée progressivement. Elle avait d’abord cessé de le reconnaître, puis de parler. C’est à ce moment qu’elle avait commencé à avoir ses premières crises.
Elle se levait la nuit pour faire la vaisselle, relavant inlassablement les mêmes plats, puis elle se rendait aux toilettes où elle s’asseyait pour s’y endormir. Ou encore, elle écrivait de longues lettres dans des langues inconnues, les glissait dans une enveloppe, écrivait une adresse toute aussi fantaisiste, timbrait et se rendait à la poste pour la donner le plus sérieusement du monde.
Voilà toute l’histoire, disait Raoul. Seulement la vérité, c’était que sa mère était à l’asile, depuis toujours lui semblait-il, c’était dans l’ordre des choses et cela lui convenait.

L’entrée se trouvait rue des Souvenirs de la noce. Il fallait passer une première porte, signer le registre en y mettant son nom ainsi que celui de la personne que l’on venait visiter, pour pouvoir passer la deuxième porte qui donnait sur le hall de la maison de repos avec son large escalier.
Raoul connaissait tout cela par cœur. Il se rendait sans hésiter à la chambre de sa mère. Comme elle était âgée, celle-ci se trouvait au premier étage, dans l’aile ouest de la maison. N’étant pas considérée comme dangereuse, la porte de la chambre de la vieille femme était tout le temps laissée ouverte, même la nuit.
Il y aurait pu ne pas y avoir de porte, cela n’eut rien changé car la vieille restait assise, près de la fenêtre, sans bouger, toute la journée. Elle attendait, elle savait l’heure des repas, l’heure de sa toilette, seuls moments où ce pantin mort semblait s’animer. Elle avait la précision d’une horloge. Quand les infirmières se faisaient attendre, elle gémissait. Plus le retard augmentait et plus elle gémissait fort, pour finir par crier. Le personnel s’y était habitué, ses repas étaient maintenant toujours servis pile à l’heure que la vieille dame s’était fixée.
Quand Raoul arrivait, cette heure là était passée. Il trouvait sa mère assise. Il la saluait en guettant une lueur dans ses yeux. Chaque fois il était récompensé, car elle frémissait en le voyant arriver et se trouvait debout presque avant qu’il ne saisisse son bras pour l’aider. Ils allaient s’asseoir au jardin où Raoul lui faisait la conversation. Il lui parlait de politique, des saisons, de ses pensionnaires. Elle ne disait rien. Et Raoul était content ainsi.

Ce jour là, raccompagnant sa mère jusqu’à sa chambre, il s’était senti envahi par un froid glacial. Sur le banc déjà, il avait eu cette sensation. Il laissa la vieille femme se rasseoir dans sa chambre et la regarda en frissonnant. Ses dents se mirent à claquer un instant. Il se força à les arrêter en crispant sa mâchoire.
Il avait peur. Une terreur dont il ne connaissait pas l’origine lui écrasait la poitrine. Sa respiration devint difficile, ses yeux cherchèrent instinctivement une échappatoire. Derrière lui, il y avait le couloir, puis la rue. Se tournant, il s’enfuit de la chambre, il s’enfuit de la maison, il s’enfuit vers le pensionnat, vers la chaleur du poêle de sa chambre, vers l’oubli. Il ne voulait pas savoir pourquoi il ne se rappelait plus comment sa mère était devenue folle, pourquoi son visage ne lui disait plus rien, pourquoi le nom sur la porte de la chambre de sa mère lui était inconnu.

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