Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 2 – part. 1)

À tout juste vingt ans, Marcus enrageait parfois de vivre dans un état quasi-monacal. Etudiant en internat, il était astreint à une discipline rigoureuse.  Heureusement, ce supplice qu’il croyait vivre touchait à sa fin. Il était dans sa dernière année d’études et celle-ci était déjà bien entamée. Aussi prenait-il son mal en patience avec sérénité. Il attendait son heure, celle où enfin il pourrait jouir de la liberté, ce droit inaliénable que promet la Nation à tout homme éduqué. Il ignorait encore que ces années seraient les plus belles et heureuses de sa vie.

Son travail régulier donnait de bons résultats. Ses professeurs étaient fiers de lui et son investissement dans le club de théâtre était très apprécié. Il en était fier car il avait lui-même créé ce groupe trois ans plus tôt, poussé par monsieur Manchin, un vieux professeur de lettres proche de la retraite, qui avait su voir en lui un don pour la comédie.
La première impression que Marcus avait eue en le voyant avait été un sentiment de profonde lassitude, presque de peine. C’était la rentrée et les nouveaux professeurs étaient rapidement présentés aux élèves par le directeur des études, en rang, dos au tableau. Les éudiants ne pouvaient en penser que ce que leur apparence avait à offrir. Le vieil homme était le symbole d’une vie laborieuse au service des mots. Il semblait à Marcus qu’il n’avait jamais rien connu d’autre que les salles de lectures des bibliothèques, à tel point que sa peau s’était elle-même craquelée comme la couverture de cuir d’un vieil incunable. Il sentait la poussière et ses habits étaient jaunis et froissés.
Que savait-il de la vie, avait pensé Marcus. De la vraie vie, celle au grand air ou au grand monde. L’année promettait d’être longue.
Mais il se trompait.
L’enseignant n’était pas vieux, n’était pas mort, n’était pas usé. Il était immortel, il avait vécu mille vies, il était éternellement jeune.
Les centaines de pièces de théâtre qu’il avait lues étaient transcendées par sa voix sûre et précise qu’il faisait chanter lorsqu’il lisait les extraits des œuvres que ses élèves allaient devoir étudier. Quand sa voix parlait pour un roi, il était roi, quand elle parlait pour un gueux, il était gueux et quand elle parlait pour une femme, il était femme. Cet être faible semblait transfiguré, magnifié, par les personnages auxquels il s’offrait. La vue devenait mensonge, Marcus ne s’y fiait plus. Il l’écoutait les yeux fermés. Marcus aimait, Marcus souffrait, Marcus vivait, Marcus mourrait.
Si certains de ses élèves étaient restés hermétiques à cette force que possédait le vieil homme, Marcus lui l’appelait maintenant « Maître », non comme un élève qui doit le respect à son professeur, mais comme le disciple humble et heureux de l’honneur qui lui est fait.
Marcus étudia de nombreuses pièces, anciennes, modernes, françaises, étrangères. Mais très vite, lire ne lui suffit plus, il ressentit le besoin de les jouer. Il venait d’apprendre la première leçon de son professeur : le théâtre est un art vivant qui n’existe que pour être mis en scène.
Marcus avait fini par lui en parler. Le professeur avait souri. Il attendait ce moment, lui avait-il dit. Il avait alors entrepris, à la demande de Marcus, des démarches pour convaincre le directeur du bénéfice que pourraient retirer ses élèves s’ils montaient une pièce de théâtre.

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