Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 2 – part. 4)

« Toc, toc, toc »
Un frisson d’excitation parcourut Marcus. C’était la première fois qu’il allait jouer la pièce. C’était la première fois qu’il allait jouer devant du public. Les premiers rangs, réservés aux enseignants, ceux d’après aux élèves, le dévisageaient maintenant en silence. Ils étaient venus pour lui, ils étaient son public. À la fois critique et circonspect, agité et bruyant.
Marcus, seul face à eux, se sentait prêt à les emmener dans son univers. Il ressentait de l’amour pour eux, et du désir aussi. Il voulait les sentir vibrer et frémir sous les caresses de sa voix. Il allait leur offrir le plus beau des spectacles, il allait les initier à la gnose théâtrale, il allait leur faire vivre une histoire fantastique.
Une chandelle à la main, Marcus avança sur la scène à la rencontre des spectateurs. Il s’approcha d’une table sur laquelle étaient posés une bassine, une serviette ainsi qu’un petit miroir de voyage. Après s’être passé de l’eau sur le visage puis s’être essuyé, il traversa la pièce d’un pas lent, tenant toujours sa chandelle à la main, vers un lit. Il posa la chandelle sur la table de nuit attenante au lit et s’assit sur celui-ci. Sur la table, il y avait un verre et une carafe et juste à côté, un carnet de cuir rouge. Marcus souriait. Prenant le carnet, il dit d’une voix paisible : « Quelle journée admirable! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. »
Très vite le calme du personnage qu’incarnait Marcus faisait place à la folie. Il avait peur et cette peur se transmettait au public qui frissonnait à mesure que les manifestations surnaturelles se faisaient plus fréquentes. Enfin, il mettait un nom sur ses peurs, sur l’être invisible qui l’entourait. « Il me semble qu’il me crie son nom, et je ne l’entends pas… le… oui… il le crie… J’écoute… je ne peux pas… répète… le… Horla… J’ai entendu… le Horla… c’est lui… le Horla… il est venu !… »
Les spectateurs avaient déjà pour la plupart reconnu le texte de Maupassant et s’ils s’émerveillaient de la prestation de Marcus qui avait su adapter cette nouvelle en pièce de théâtre, le jeu de celui-ci et l’horreur qu’il semblait vivre ne pouvaient les empêcher de penser à l’issue tragique qui l’attendait.
La lutte contre le Horla touchait à sa fin. Devant un décor représentant une maison en flamme, Marcus, les yeux hagards, finissait par s’exclamer d’une voix rauque : « Non… non… sans aucun doute, sans aucun doute… il n’est pas mort… Alors… alors… il va donc falloir que je me tue moi !… »
Le silence dura quelques secondes, le temps que les spectateurs chassent l’angoisse qui les avait ceinturés pendant près d’une heure et demie, puis enfin la salle explosa d’applaudissements et d’acclamations. Le public, enfin libéré de sa peur, exultait. Marcus venait d’entrer dans la légende de l’internat Saint-Denis.

horla

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