Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 2 – part. 6)

Depuis cette retraite, Marcus attendait donc le début des vacances, patiemment. Jusqu’au jour où Orfeo leur avait suggéré de s’offrir un avant-goût de liberté, un peu avant l’heure. Il avait soumis l’idée à leur petit groupe, un lundi matin, alors qu’il avait passé son dimanche hors des murs de la pension, profitant du décès d’une vieille tante pour obtenir une permission. À cette occasion, il avait revu un cousin, à qui il avait naturellement parlé de leur club de théâtre et de l’exploit de Marcus. Enthousiasmé par leur énergie, le cousin avait affirmé pouvoir lui trouver des places pour la dernière représentation de Sarah Bernhardt.
Les discussions entre les quatre amis furent passionnées : fallait-il accepter ce cadeau et si oui, comment se rendre au théatre alors que les portes de l’internat étaient fermées à l’heure de la représentation. De toute leur bande, seul Brunon avait déjà fait le mur. Quelques mois auparavant, sa permission du dimanche avait été annulée par son professeur de lettres pour qu’il reste travailler à l’internat. Furieux de cette décision, il avait décidé de s’offrir la sortie dont on l’avait spolié. Une fois passé le mur de l’internat, il s’était promené pendant trois heures dans Paris, euphorique au milieu de la foule des passants du samedi soir.
Mais l’adrénaline du départ avait fait place à la peur du retour. Après avoir escaladé le mur d’enceinte, traversé le jardin en se cachant dans l’ombre des arbres, il avait pénétré dans le bâtiment des dortoirs et progressé lentement jusqu’à sa chambre, s’arrêtant de longues minutes au moindre bruit. Installés au troisième étage, les élèves de dernière année avaient tous droit à une chambre individuelle, dans les pièces qui autrefois servaient de cellule aux moines qui habitaient les murs de Saint-Denis.
Ce n’est qu’au dernier moment qu’il avait aperçu un corps assis contre sa porte. Il avait reconnu un des surveillants les plus teigneux, endormi, la tête inclinée sur son torse. Sans un bruit, le cœur battant la chamade, il avait rebroussé chemin. Le bâtiment avait la forme d’un « U », et sa chambre était située dans la même branche que Marcus et Orfeo. Celle de Foucault heureusement se trouvait de l’autre côté. Celui-ci, bien que réveillé en sursaut par les coups à sa porte, l’avait accueilli pour la nuit. Le lendemain matin, le surveillant avait été réveillé par les rires des élèves qui sortaient faire leur toilette et avait rejoint sa chambre penaud, libérant le passage pour Brunon.
Malgré cette expérience, le garçon était prêt à entraîner ses amis hors des murs. Car si comme l’affirmait Orfeo, il pouvait avoir des places pour la dernière représentation de Jeanne Doré, avec Sarah Bernhardt dans le rôle titre, alors il n’y avait pas à hésiter, il fallait prendre le risque. Elle n’était pas la comédienne préférée de Marcus, mais c’était une grande artiste, et il ne voulait pas laisser échapper une chance de la voir s’exprimer sur scène.
Leur décision prise, ils avaient prévenu le cousin qui leur avait fait parvenir les places par la poste, cachée entre les pages d’un livre de français.

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