[Interlude] Chauve-souris

Il était une fois, une chauve-souris, qui vivait seule dans une grotte, tout au fond de celle-ci. Comme elle n’en était jamais sortie, elle ne savait rien sur le monde qui l’entourait. Il y avait longtemps qu’elle avait même oublié avoir eu des parents. Elle ne manquait de rien pour vivre, il y avait toujours quelques insectes égarés pour la nourrir et quelques rochers acérés pour lui servir de perchoir pour la nuit. Et la solitude ne la gênait pas, elle n’imaginait pas qu’il puisse y avoir une autre vie que celle qu’elle menait.

Mais il y a toujours un instant où tout bascule. Alors que son esprit s’égarait dans le vide de sa pensée, une vieille chauve-souris entra dans la grotte. Ses ailes battaient lourdement, elle se cogna plusieurs fois contre le plafond comme si elle espérait passer au travers, puis s’écrasa à terre. Sortie de sa rêverie notre amie se mit à trembler, effrayée par cette agitation nouvelle et craignant pour sa vie sans but. Mais gisant sur le sol, elle reconnut en l’être inanimé un miroir d’elle-même et sa peur disparue, laissa place à l’étonnement. Et pourtant elle était vivante pensait-elle, aussi la créature au sol ne pouvait être elle-même mais une autre elle-même. Ainsi elle n’était pas unique. Les questions se bousculèrent dans sa tête, mais après des heures de bouillonnement, son naturel repris le dessus. Elle avait une façon bien à elle d’expliquer ce que sa logique ne comprenait pas, elle jouait l’ignorance. Et comme l’existant de cette autre elle-même n’avait aucun sens, elle avait alors fini par l’ignorer, ne prêtant pas plus attention à cette forme recroquevillée sur le sol qu’à la terre ou aux rochers qui l’entourait. Un jour passa et on aurait pu croire que rien n’avait changé dans la vie de notre héroïne. Seulement le lendemain, une terrible odeur vint lui chatouiller les narines. Cherchant la cause, elle ne put que constater que l’origine de celle-ci était le corps mort de sa consœur. Maintenant, elle ne pouvait plus l’ignorer car où qu’elle se trouvât dans la grotte l’odeur la poursuivait. Elle avait l’impression d’être traquée par un esprit, celui d’un fantôme vengeur et cruel. Ne pouvant trouver le repos, elle crut que sa mort était proche si elle restait encore immergée dans cette odeur, aussi se résolut elle à faire ce que jamais elle n’aurait cru possible : se diriger vers la partie interdite de la grotte, celle dont justement venait l’étrangère. A mesure qu’elle avançait, l’air lui semblait plus léger, plus doux et en même temps plus vivifiant. Dès cet instant, et sans même qu’elle le sache, son corps lui fit comprendre qu’elle ne pourrait plus retrouver l’espace confiné qu’elle connaissait depuis toujours. Car l’air qu’elle respirait était celui de la liberté, celui qu’une fois goûté, on ne pouvait plus oublier. Et les parfums qui arrivaient jusqu’à elle, la renversaient comme les vagues les soirs où la mer en colère, gifle la côte avec violence.

A la place du sombre plafond de la grotte, il y avait maintenant une grande toile tachetée de petits points lumineux. Dans cette calme lueur, toute sa fatigue des derniers jours s’était envolé et elle qui se croyait maître de l’univers, de son petit monde, se découvrait avide d’explorer celui-ci qui lui échappait ; et comme elle ne pouvait en imaginer la taille, sans doute s’imaginait-elle que ce monde aussi deviendrait son royaume. Il était juste plus beau, plus agréable ; plus grand aussi apparemment mais sa grotte aussi était grande et elle en connaissait pourtant les moindres recoins.

Alors qu’elle avait volé toute la nuit l’aube la saisit. L’apparition du disque solaire, précédé de son armée de rayon réveilla en elle des terreurs enfouies au plus profond de son être. Sa nouvelle vie avait à peine commencé que déjà elle allait prendre fin, pensait-elle. Ne pouvant plus réfléchir, n’osant plus voler elle chercha refuge au fond d’un vieux tronc creux, où seul quelques rares rayons osaient s’aventurer. Comme rien ne se produisit, elle comprit alors qu’elle été sauvée, elle avait triomphé du destin et elle s’en amusât. Puis la fatigue la prenant, elle sombra dans l’oubli. C’est la faim qui la réveilla, et la nuit étant tombée, elle sortit de sa retraite. Les insectes étaient nombreux à proximité d’une petite mare et elle fit un grand festin ce soir-là. Alors qu’elle volait lourdement, peinant à digérer ce que la nature lui avait offert, un mouvement au sol attira son attention. Un petit animal, vraisemblablement à sang chaud se baladait dans les fougères. Elle n’avait jamais rien vu d’aussi énorme et se perchant, tête à l’envers, elle commença l’observation de ce rongeur. Au bout de quelques instants, celui-ci, se sentant observé, arrêta son repas pour s’intéresser à l’équilibriste qui le dévisageait. La curiosité n’était pas son fort, mais lorsque leurs regards se croisèrent, il ne put s’empêcher de la fixer. Pour notre amie, le temps se figea, cet être lui semblait doué d’intelligence. Pas plus que lui, elle ne vit venir ce serpent qui, ouvrant la bouche en grand, le happa puis l’engloutit. Elle vit la pauvre bête se débattre quelques instants, mais bientôt, les mouvements cessèrent à l’intérieur du serpent et celui-ci repris sa lente reptation.

Ce drame glaça notre amie, faisant naître en elle des raisonnements nouveaux. Elle avait toujours chassé, sans jamais s’imaginer la terreur qu’elle pouvait déclencher chez ses victimes. Si encore elles étaient dénudées d’intelligence, cela aurait pût l’excuser, mais qu’en savait-elle vraiment. Dans cet univers nouveau, était-elle aussi puissant qu’elle croyait être. Un doute l’assaillit : si elle était devenue elle aussi, la proie d’un autre animal plus grand mais tout aussi carnivore qu’elle. Balivernes, finit-elle par se dire, moi je vole, je ne crains donc pas ces bêtes condamnées à errer sans fin sur le sol et ces créatures voraces doivent certainement respecter et craindre ce pouvoir que j’ai de me mouvoir dans les airs. Comme ce monde était étrange en tout cas. Jamais elle n’aurait pu imaginer que tant et tant de découvertes l’attendaient hors de sa caverne, elle ne regrettait pas de l’avoir quitté, même pour tous les insectes du monde. Mais elle ignorait que bien d’autres surprises et que bien des aventures se profilaient à l’horizon de ses jours. Résolue à obtenir le fin mot de cette histoire, notre amie se mit à la poursuite du reptile. Voletant en tous sens, elle n’arrivait pas à retrouver celui-ci, mais elle s’agita tant et si bien qu’elle finit par réveiller un étrange animal qui dormait là, perché sur une branche et qu’elle n’avait même pas remarqué tant sa couleur lui permettait de confondre avec une feuille. Celui-ci l’interpella avec humeur et se teinta de rouge pour bien lui montrer sa colère. Il faisait trop nuit pour qu’elle puisse s’en rendre compte, mais le ton de sa voix lui suffit pour savoir qu’il était remonté. Notre amie n’appréciait guère le ton de l’animal et surtout, elle fit remarquer à ce fainéant qu’il avait déjà tout le jour pour se reposer, alors qu’il n’allait pas en plus dormir la nuit.

A qui avait-il à faire, se demanda notre étrange animal. D’où sortait donc cette inculte. Il s’attendait maintenant à une explication des plus loufoques et il lui demanda donc qu’elle était la cause de tout ce tapage. « Je cherche un étrange animal qui rampe », lui répondit-elle, espérant qu’il pourrait la mettre sur sa piste. Un serpent frissonna, celui-ci ! Une chance qu’elle m’ait réveillé, pensa-t-il. Il y avait bien longtemps que ces derniers n’avaient plus rampé par ici. « Suivez-moi, dit-il à notre amie, tout en détalant, il est sûrement par là. » Il l’entraînait en fait vers une région caillouteuse où les serpents n’osaient venir. Il serait bien temps de lui expliquer la situation une fois en sécurité. Le trajet se déroula sans encombre et alors que notre amie demandait au caméléon où se trouvait l’ondulant reptile, un animal volant, énorme, imposant, vint se poser à leurs côtés. C’était un aigle royal, seigneur de la région. Les serpents étaient sa proie favorite, car ils étaient aussi le plus grand danger pour ses petits. Et le vent lui ayant rapporté la conversation des deux compères, il venait donc se renseigner sur l’éventuelle présence d’un prédateur en son royaume. S’inclinant avec respect devant le vénérable oiseau, le caméléon entreprit de lui raconter toute l’histoire. Notre chauve-souris, elle, n’en croyait pas ses yeux. Cet animal, volant, majestueux, cet aigle qui venait écouter les plus faibles de ses sujets, et qui, s’il le souhaitait pouvait tout aussi bien les manger. Elle découvrait à nouveau que tout ce qu’elle avait crû était faux. Et lentement, elle comprenait sa place dans la création. Voyant la sagesse de l’aigle, elle lui demanda de l’accueillir comme son humble sujet pour tout lui apprendre sur ce monde, quitte à la manger s’il le voulait. Elle était prêt à payer ce prix pour sortir enfin de son ignorance : il valait largement la vie sans but qu’elle venait de quitter.

Surpris par la demande, l’aigle bonhomme accepta de l’intégrer à la vie de sa famille. Pendant deux longues années, notre amie appris à donner un sens à cet univers sauvage, empreint d’une beauté que seuls ceux qui en acceptaient les règles pouvait percevoir. Une chose pourtant lui échappait encore. Une loi étrange qui les surpassait toutes lui avait-on expliqué. Celle de l’amour. Elle n’avait pu en saisir l’objet et s’agaçait de n’avoir pu percer ce dernier mystère.

Un jour, alors qu’elle allait voir son ami le caméléon, l’envie la prit subitement de faire un détour par la grotte où elle avait vécu si sottement. Il ne lui fallut que quelques instants pour retrouver la route. Mais là, une surprise l’attendait : de nombreuses chauves-souris s’étaient installées. Voletant vers le fond de la grotte, une odeur nouvelle la saisit, plus agréable et plus enivrante encore que celle de la plus belle des fleurs. En elle se réveilla quelque chose qu’elle ignorait, une chose qu’elle allait découvrir, avec cette chauve-souris qui volait à sa rencontre. Ainsi se termine notre histoire, ainsi commence la troisième vie de notre amie.

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