Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 2 – part. 9)

btv1b8438785w (1)Aussi vite qu’elle était venue, la vague de chaleur avait reflué, sans lui laisser le temps d’être en sueur. Maintenant il tremblait, les poils hérissés, glacé. Incapable de détourner son regard, il la contemplait. Habillée simplement d’une robe bleue à poids blancs qui ne cachait rien de sa taille fine et élancée, elle avait noué ses cheveux en chignon, et les cachait sous un petit chapeau de feutre noir rehaussé d’une fleur bleue. Autour d’elle un groupe d’hommes portant la barbe, vêtus correctement, parlaient avec une véhémence que Marcus n’entendait pas. La jeune fille écoutait en silence, la bouche serrée et les yeux mi-clos. Sa nuque blanche, droite, parfaitement dégagée, était immobile comme changée en statue. La jeune fille semblait simplement s’ennuyer. Mais pour Marcus, chaque seconde qui passait gravait encore un peu plus tout ces éléments dans sa mémoire.
L’entracte finissait, la foule se faisait moins dense. C’est à ce moment là qu’elle remarqua Marcus. Gênée de découvrir le regard de ce garçon posé sur elle, son visage s’empourpra légèrement. Marcus compris qu’elle l’avait remarqué, et sans se forcer, lui sourit, naturellement. Osant à nouveau croiser le regard du garçon, la jeune fille hésita, rougit encore un peu plus, puis finalement lui rendit son sourire, ses yeux maintenant grands ouverts. Les fossettes qui s’étaient creusées, rendaient son visage extraordinairement lumineux. Sa beauté, sans artifice, éclatait au milieu de ce décor de pacotille.
Mais la vision ne dura qu’un instant, éclipsée par le groupe d’hommes qui l’entraînait vers les loges, afin d’assister à la deuxième partie de la pièce. Marcus réalisa alors qu’il était seul dans le hall et se précipita rejoindre ses amis. Le sourire aux lèvres, ces derniers ne furent pas dupes du trouble qui l’agitait malgré ses dénégations.
De la fin de la pièce, Marcus n’entendit rien, même pas la grande tirade de Jeanne Doré contre la peine de mort. Son regard était perdu dans le vague, n’arrivant à fixer que cette nuque blanche dans une loge sur sa gauche. Ses pensées se mélangeaient dans sa tête, l’incitant au calme et à la folie en même temps. « Après tout, lui disaient-elles, qu’a de si spécial cette simple jeune fille. Avoir pu chasser un instant la tristesse de son visage n’est qu’un pas un gage véritable de complicité . Et de toute manière, vous ne vous reverrez jamais alors à quoi bon, insistaient-elles. Cela ne se fait pas d’aborder une inconnue, d’autant plus si elle est entourée de membres de sa famille. Elle aura honte quand il lui adressera la parole et refusera certainement de lui répondre. D’ailleurs, continuaient les pensées, elle quitte la salle, la pièce est finie, tu ne pourras jamais la retrouver dans cette foule. »
Marcus, pétrifié dans son fauteuil, la regardait partir, la regardait se retourner, lever les yeux vers le balcon, chercher quelqu’un du regard. Le chercher. Le retrouver.
Toutes ses pensées raisonnables furent balayées en une seconde. Marcus avait envie d’être fou. Il se moquait de tout, des conséquences, des difficultés, des regards courroucés, des exclamations des spectateurs qu’il bousculait pour s’extirper de la salle et plonger dans le hall. Elle n’y était pas. Il continua sa course, émergeant enfin dans la rue.
Il la vit. Assise à l’arrière d’une voiture qui démarrait, le visage à la fenêtre entre-ouverte, tournée vers la double porte du théâtre. Accélérant encore, Marcus arriva à sa hauteur. Elle l’attendait, il le savait, il l’avait compris à son regard.
Mais la voiture l’entraînait, prenait de la vitesse ; alors Marcus emplit ses poumons et lui cria son prénom aussi fort qu’il le put. C’est le vent qui lui apporta sa réponse, empêtrée dans les bruits du moteur.
Elle s’appelait Éléonore.

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