Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 1)

À vivre toute la journée au milieu d’hommes d’un certain âge, Eléonore Gaverand se sentait prématurément vieille. Elle en était arrivée à se demander si l’énergie dont ils débordaient n’était pas celle qui lui faisait curieusement défaut et qu’ils auraient, par un moyen connu d’eux seul, réussi à lui extirper. Cet environnement lui était d’autant plus pénible qu’elle s’était toujours sentie plus épanouie au milieu des enfants. Plus le temps passait et plus l’amour qu’elle aurait voulu leur porter grandissait. Ce qu’elle aimait par-dessus tout chez ces petits bouts d’hommes à peine formés, c’était leur incroyable naïveté. Il y avait dans leur inlassable questionnement une appréhension pure du monde, qui la rassurait et lui donnait de l’espoir. Chez eux, elle ne retrouvait pas le désir, l’envie, la quête incessante de pouvoir qu’elle côtoyait chaque jour chez leurs aînés. Il lui arrivait souvent de se demander à quel moment, par quel triste procédé finissaient-ils par laisser croître en eux les plus vils sentiments.
Bien sûr, il existait des exceptions. Il y avait des hommes dont les idées avaient gardé la pureté de l’enfance, dont les aspirations n’étaient pas d’une triste individualité, commune à tant d’autres. Ces hommes là étaient rares, aussi éprouvait-elle une certaine fierté à l’idée d’en connaître un. Elle travaillait pour lui depuis bientôt cinq mois. Eléonore était à la fois l’assistante et la secrétaire de Jean Jaurès. Une fois son contrat terminé, l’argent qu’elle avait pu mettre de côté lui permettrait de payer ses études d’assistante maternelle. Un rêve dont elle se rapprochait à petits pas, avec abnégation et courage.
Si elle appréciait Jaurès, ses avis étaient plus partagés sur les membres de son entourage, certains lui étaient même insupportables. Pourtant chaque jour, elle se levait pour travailler à leurs côtés. Elle se levait pour faire honneur à son père, grâce à qui elle se rapprochait chaque jour de son rêve.

Alphonse Gaverand n’avait pas froid aux yeux, il n’avait d’ailleurs jamais froid, et quelle que soit la saison, il s’habillait d’une simple chemise dont le tissu variait selon les saisons. Son père disait ce qu’il pensait, franchement, sans détours. C’était, avouait-il, sa plus grande qualité et son plus grand défaut, et pour rien au monde il n’aurait voulu en changer.

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