Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 2)

Aussi, en cette fin d’après-midi du mois de décembre 1912, alors que Jaurès quittait l’estrade où il avait débattu pendant plusieurs heures avec des ouvriers venus de toute la Marne, le père Éléonore l’avait interpellé, l’invitant à dîner d’une manière rude et amicale qui ne se refusait pas. Jaurès avait en effet à peine hésité. A l’heure dite, il frappait seul à la porte des Gaverand pour faire honneur au repas du soir.
En pénétrant dans leur appartement, le visiteur découvrait dans une grande pièce qui faisait à la fois office de salle à manger et de cuisine, pour la partie du fond. Sur la table recouverte d’une toile cirée, le couvert était déjà mis. Au milieu trônait une marmite en fer, fumante, d’où s’échappait une odeur de soupe aux patates. Même de l’entrée, on pouvait en saisir le fumet revigorant.
Lui ayant ouvert, le père salua Jaurès comme un vieil ami de la famille, alors que la mère le débarrassait de son chapeau. Il lui présenta ensuite ce qu’il avait de plus précieux au monde : ses trois enfants. Éléonore l’aînée, avait juste seize ans. Venait ensuite Antonin. Déjà grand, pour sa taille, il avait le physique de son père, mais n’avait pas hérité de son caractère. Il était discret, presque timide, comme sa mère, comme ses sœurs. Pauline, la petite dernière, avait en effet à peine osé lever les yeux vers Jaurès lorsqu’il s’était penché pour l’embrasser.
Une fois à table, la conversation s’engagea entre les deux hommes. Le père parlait des difficultés des entreprises locales, de la bêtise et de l’humanité des patrons qu’il avait connu, Jaurès parlait de son combat, des espoirs qu’il avait en l’avenir. Un avenir où chaque homme, où chaque femme avait sa place. Un avenir où la nation était au service de tous, et non les citoyens prisonniers des intérêts de celle-ci, ce qui n’était au final que ceux d’une petite minorité.
La mère écoutait en souriant et regardait son mari, le visage grave, captivé par son invité. Jaurès capta ce sourire et comprit qu’il était temps de passer à des sujets plus légers. S’adressant à Pauline, il lui posa la consensuelle et débonnaire question concernant sa vocation future. Rougissant, bafouillant, elle finit par avouer qu’elle voulait être cuisinière. Ce fut ensuite au tour d’Antonin de parler. Pour lui, pas de rêves. Il avait une vision prosaïque de son avenir, il expliqua d’une voix étrangement ferme qu’il prendrait ce que son niveau d’étude et les finances de ses parents lui permettraient d’obtenir. Mais il affirma ne se faire guère d’illusion.
Jaurès hocha la tête en entendant ce discours. Les choses devaient changer, pensa-t-il. La jeunesse devait pouvoir rêver. Un pays dont les enfants ne rêvent pas est un pays qui meurt.
Vint enfin le tour Éléonore. Dans son avenir, c’était justement d’enfants dont il était question. Elle voulait les aider à grandir, en travaillant dans une crèche ou dans une salle d’asile. Pouvoir marcher à leur côté, leur montrer le bon chemin pour éviter de tomber dans les pièges de l’âge adulte, c’était sa récompense, c’était son bonheur, c’était son futur.

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