Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 4)

Deux semaines plus tard, Eléonore s’installait à Paris. Elle était logée chez des amis de Jaurès qui avaient mis à sa disposition une chambre donnant directement sur la cour d’un immeuble du 3ème arrondissement. Elle pouvait sortir et de rentrer à l’heure qu’elle voulait, sans que personne ne lui fasse de remarques. Mais la jeune fille sage qu’elle était n’osait pas profiter de cette liberté qui s’offrait à elle. Paris lui semblait être un terrain de jeu bien trop vaste et bien trop dangereux pour qu’elle ne s’y aventure seule le soir.
Ces heures qu’elle passait autrefois en famille s’écoulait maintenant dans la solitude de sa chambre. Il n’était pas rare qu’une fois le triste décor d’une table grossière, d’un petit lavabo, d’une armoire de bois maigre où s’empilait ses quelques vêtements, disparu avec la flamme de sa bougie, elle laissa couler une larme sans trouver la force de l’écraser. Elle avait, au début, acheté des fleurs pour mettre une couleur, une odeur dans la pièce, mais le gris des murs, le manque de soleil et l’odeur de moisi se montraient des ennemis implacables. Deux jours suffisait pour qu’elle les retrouve molles, pendant tristement dans leur vase. Elle avait arrêté d’acheter des fleurs. La pièce sombre et austère l’avait emporté sur le caractère autrefois enjoué d’Eléonore. Il ne restait rien du temps où elle riait avec son frère et sa sœur aux jeux de leur âge. Rien qu’une mélancolie qui semblait réjouir ces murs ternes.
Pour tromper sa solitude, elle écrivait de longues lettres à sa famille. Elle leur avait raconté son installation, sa découvert de la capitale. Elle leur avait parlé de gens avec qui elle travaillait, mais avait caché les difficultés de ses relations avec eux. En retour, elle recevait des lettres pleines de tendresse de sa mère, ponctués de très cours mots d’encouragement de son père.
La journée, elle travaillait rue Montmartre, dans des bureaux que Jaurès possédait au siège de l’Humanité. Son métier d’assistante n’était pas très compliqué. Elle aidait Jaurès à préparer ses discours. Elle notait ses idées, puis les tapaient à la machine pour lui permettre de les retravailler. Ces journées là lui paraissaient bien courtes, surtout à côté des réunions interminables auquel il lui fallait aussi assister. Tantôt avec des journalistes, des politiciens, des financiers, qui tous essayaient de convaincre Jaurès de porter leurs idées. Des heures pouvaient passer en discussions sans  qu’aucune idée n’émerge. Et pourtant les participants en sortaient satisfaits, aveuglés par leur propre suffisance. Au milieu d’eux, Jaurès redevenait un homme comme les autres tant leurs discours lui embrumaient l’esprit. Elle le voyait faire un effort de volonté et lutter pour se libérer de cette emprise. C’était à lui de donner du sens à ce bouillonnement d’idées et d’en faire émerger une ligne d’action claire pour leur mouvement. C’était aussi ça son combat de tout les jours.
Elle avait conscience de juger les compagnons de Jaurès de façon bien radicale. D’autant que le sens de leurs propos lui échappait parfois. Mais elle pensait que c’était à ceux qui font de la politique de se mettre au niveau de leurs concitoyens et non l’inverse. Et puis surtout, pas un seul parmi eux ne l’avaient pris à part pour lui parler et l’éclairer. Peut-être était ce parce qu’elle était la seule femme à travailler dans ce groupe d’homme.
Comme elle aurait aimé travailler avec une femme. Tout aurait été différent, se disait-elle. Elles seraient devenues amies, elles auraient découvert Paris ensemble. Le soir, elles auraient bu un thé à la terrasse d’un café en commentant leur journée. Cette vie là lui aurait plu. Au lieu de cela, il y avait ces hommes et leurs conversations qui l’excluait et la renvoyait à sa solitude.

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