Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 8)

Quelques marches plus tard, elles débouchaient dans une grande pièce circulaire, où des mannequins féminins, habillés de tenues multicolores, semblaient les attendre.
‏‌— Et voilà mon univers, annonça-t-elle fièrement, écartant les bras devant elle, invitant ainsi Éléonore à naviguer à ses côtés dans cette mer de tissus, de toilettes, de voiles légers.
— Impressionnant, s’exclama la jeune fille malgré elle. Tout est si beau !
— Et encore, tu n’as pas tout vu, j’ai des robes de princesses. C’est une commande spéciale que nous avions reçue il y a quelques mois pour une soirée qui devait avoir lieu à l’ambassade de Russie. Mais figure toi que le roi Georges de Grèce a été assassiné pile ce jour là. Du coup, la soirée a été annulée et les robes sont restées ici. Je crois que les princesses étaient de sa famille, murmura Anne d’un air conspiratrice.
Cachée derrière un paravent, les deux robes aux couleurs pales, rehaussées d’une parure de perles et de pierres précieuse, semblaient attendre leurs cavalières.
— C’est triste de voir ces robes si seules. On a l’impression qu’elles sont en deuil.
— Et pourtant, elles sont faites pour faire la fête, s’amusa Anne. Touche cette matière, c’est une soie unique qui n’existe qu’aux confins de l’Inde.
Ses larmes oubliées depuis longtemps, Éléonore caressa le tissu avec un soin presque religieux.
— Elle doit être si confortable. Pas comme nos tenues de travail…
— Tu devrais l’essayer, lui souffla la jeune vendeuse. Après tout tu as le droit, tu es une cliente !
— Mais non, je n’oserais jamais !

Mais le désir marquait si profondément son visage que dès cet instant, Anne su qu’elle n’aurait pas à insister beaucoup pour la convaincre de se glisser dans une des tenues. Au fond de son esprit, elle savait déjà quelles en seraient les conséquences pour celle qu’elle devinait sans grands moyens. Face à cette issue honteuse, elle chassa le sentiment de dégoût d’elle-même qui l’envahissait et se força à sourire.
— Tu seras la plus belle des princesses !

A force de cajolerie, Éléonore finit par accepter de se dénuder devant sa nouvelle amie pour enfiler la robe rouge, celle destinée à la plus jeune des princesses. Bien que plus osée, elle épousait son corps parfaitement, comme une seconde peau. A tel point qu’Anne ne put retenir un cri de surprise en la voyant portée par la jeune fille. Derrière sa tenue stricte, elle n’imaginait pas que puisse se cacher une telle élégance, dans les formes, dans le port, dans le regard, et jusque dans la coiffure.
— Je me suis trompée… Tu n’es pas une princesse, tu es une reine, s’exclama-t-elle !

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