Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 10)

Après cet événement son caractère enjoué devient taciturne, à tel point que Jaurès le remarqua. Sa jeune secrétaire ne souriait plus et semblait absorbée par de tristes pensées. Un matin, elle lui demanda de pouvoir partir plus tôt et son visage exprimait un tel trouble qu’il s’en inquiéta, sans pour autant oser lui refuser sa requête. Ce jour-là en effet, Éléonore recevait la première visite du collecteur. Elle craignait que celui-ci, ne trouvant porte close, vienne la relancer dans les bureaux de l’Humanité.
Pile à l’heure dite, un homme en livrée Dufayel se présenta à sa porte, vérifia la somme que lui tendait Éléonore, puis s’éclipsa aussi vite qu’il était apparu. La transaction avait été si rapide, si naturelle, qu’elle en éprouva un intense soulagement, comme si elle avait réglé la totalité de sa dette. Après son départ, pour la première fois depuis deux semaines, elle écrivit une longue lettre à ses frères et ses parents. Se forçant à reprendre son ton habituel, elle leur conta ses dernières journées et s’excusa pour son silence, prétextant un surplus de travail. Son courrier mis sous pli, elle eut le sentiment qu’il lui restait une dernière chose à accomplir pour retrouver sa sérénité. Elle se dirigea alors vers la robe toujours par terre, la ramassa soigneusement, l’épousseta, puis la rangea délicatement dans sa boite. C’était décidé, elle devait la revendre d’une manière ou d’une autre. Anne-Marguerite pourrait peut-être l’aider, après tout elle était vendeuse. Ces pensées tournèrent encore dans sa tête de longues minutes, avant qu’un sommeil enfin paisible la saisisse.

Le lendemain, Jaurès lui demanda de rester quelques instant dans son bureau. Avec sa franchise habituelle, il lui expliqua qu’il était de son devoir de veiller à ce qu’elle s’épanouisse dans cette nouvelle vie dans laquelle il l’avait temporairement entraînée. Et manifestement, il avait échoué lui expliqua-t-il. Honteuse, Éléonore ne savait quoi répondre. Elle tremblait à l’idée d’être renvoyée chez elle.
— Je sais que tu ne sors pas et je comprends que tu veuilles mettre ton salaire de côté. Mais je crois aussi que tu ne peux pas rester seule tous les soirs chez toi, alors que tu as toujours connu la compagnie de ta famille. Je ne pense pas me tromper en disant que tu as besoin de t’aérer l’esprit et de rencontrer de nouveaux visages, et pas seulement de vieux barbons comme moi.
Éléonore ne put empêcher son visage d’esquisser un sourire. Sentant que sa tirade avait porté, Jaurès continua.
— Bien sûr, il faudra du temps pour y parvenir. Aussi, pour commencer, j’aimerais que tu m’accompagnes jeudi prochain au théâtre, pour assister à une représentation de Jeanne Doré, jouée par Sarah Bernhardt.
— Avec joie monsieur, bredouilla-t-elle.
— Parfait, nous nous partirons directement de l’Humanité en voiture. Départ vers neuf heure trente, donc n’oublie pas de dîner avant car la pièce finira tard.
Sur ce dernier conseil, il demanda à la jeune fille de lui préparer, comme chaque matin, son courrier. Tout en regagnant son bureau, Éléonore cherchait à calmer les battements de son cœur. Un sentiment d’intense soulagement, mêlé à un tremblement d’excitation la parcouraient. Elle était impatiente !

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