Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 11)

La semaine s’étirera sans fin pour Éléonore, quant au week-end, il lui sembla tout simplement interminable, à tel point quelle fût heureuse de pouvoir reprendre le travail et faire passer plus rapidement les dernières heures qui la séparaient de l’échéance.
Le soir de la représentation, les premières chaleur de l’été approchant commençaient à se faire sentir et tout Paris semblait vibrer d’une énergie nouvelle. Insensible à cette métamorphose, Éléonore rentra chez elle rapidement, dîna à peine, pour enfin se tourner vers la boite en carton posée sur son lit. Alors que ses yeux se fixaient sur le couvercle, la question qui l’avait obnubilé cette semaine lui revint, paralysant son esprit. Devait-elle mettre sa robe à la soirée ? Elle n’avait pas cessé d’y penser depuis que Jaurès l’avait invitée. D’un geste fébrile, elle la sortit de l’emballage et l’étala sur son lit. Elle lui semblait plus belle encore que la première fois qu’elle l’avait aperçu chez Dufayel. Dans la lumière rasante, les perles et les pierres projetaient des rayons diffus sur le tissu, semblant animer celui-ci d’une vie presque surnaturelle. L’enfiler à nouveau c’était prendre le risque de l’abîmer. Que se passerait-il si elle ne pouvait la revendre. Mais comment allait-elle alors s’habiller pour se rendre à cette soirée ? Pas sa tenue de travail, ni la robe défraîchie qui avait appartenu à sa tante, plus appropriée à un repas champêtre qu’aux théâtres parisiens. Restait une solution, ne pas venir et prétexter un malaise passager. Tristement, Éléonore sembla se résoudre à cette issue. Elle prit la robe, et s’apprêtant à la replier, la colla contre elle. Le désir de la porter lui vint sur l’instant, si intense, si inextinguible, qu’elle ne put s’y soustraire. Elle se dévêtit rapidement, puis l’enfila d’un geste souple. À nouveau, elle ressentit la douceur du tissu sur sa peau. Frissonnante, elle resta ainsi de longues minutes, rêvant de cette princesse Grecque qui ne l’avait jamais portée.
Lorsqu’elle finit par s’extraire de sa rêverie, l’heure était bien avancée. Elle devait partir immédiatement, sous peine de retarder son prestigieux employeur. Bien sûr, il était trop tard pour trouver une autre tenue. Ne cherchant plus à savoir si elle s’était volontairement mise dans cette situation, elle glissa ses pieds dans une paire de chaussures noires vernies, et sortit précipitamment de chez elle.

Jaurès mit quelques secondes à reconnaître sa secrétaire dans la femme qui s’avançait vers lui, élégamment moulée dans une robe rouge pâle. Masquant sa surprise, il lui ouvrit la porte du taxi et l’aida galamment à monter. La métamorphose était si troublante que les premières minutes du trajets se firent dans le silence relatif du moteur. « Vous êtes une jeune fille pleine de surprise », finit-il par dire en souriant. Ne sachant quoi répondre, Éléonore lui retourna son sourire, trop heureuse d’oublier ses soucis pour une soirée.
Mon épouse aurait dû être là ce soir, mais elle a dû rester avec mon fils dans l’Albigeois. Louis a attrapé froid et le médecin leur a conseillé d’attendre quelques jours qu’il se rétablisse avant de rentrer. On sentait une pointe de dépit dans sa voix, comme si l’absence de sa famille lui pesait, créant ainsi un invisible lien entre lui et la jeune fille.
— J’espère que ce n’est rien, répondit poliment
Éléonore.
— Bien sûr que ce n’est rien ! Alors que Madeleine… Jamais un soucis de santé. Solide et têtue comme sa mère, poursuivit Jaurès comme perdu dans ses pensées. Je suis sûr que vous auriez pu être amies. Enfin, maintenant qu’elle est mariée, c’est à peine si nous trouvons le temps de nous voir.

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