Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 12)

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Éléonore n’eut pas le temps de répondre, le taxi venait de rejoindre la file des véhicules qui attendaient de débarquer leurs passagers devant le théâtre. Quelques instant après, c’est avec une assurance qu’elle n’aurait pas cru possible qu’elle franchit les portes du vestibule, où se pressait déjà de nombreux spectateurs. Sans avoir eu le temps de juger de l’élégance des toilettes des dames, ni de l’effet qu’elle produisait sur les hommes, Jaurès l’entraîna vers un petit groupe de personnes, qui discutait avec véhémence. Elle eu l’impression de retrouver devant elle des enfants, jouant à s’impressionner les uns les autres, par une réplique hardie ou haussement de voix. L’arrivée du directeur de l’Humanité mit fin – pour instant – au débat.
Certains connaissaient déjà Éléonore et la saluèrent poliment, avant de très vite solliciter Jaurès sur la réaction à adopter suite l’interdiction par le gouvernement de commémorer la mémoire des communards. Celle-ci devait avoir lieux dans cinq ours, cimetière du Père-Lachaise.
Bien que le débat fut passionné, Éléonore cessa très vite d’y accorder son attention. Que lui importait que les hommes s’entre-déchirent entre eux. N’auraient-ils donc jamais l’intelligence bonhomme de s’intéresser au bonheur simple de leur quotidien, plutôt qu’à la grandeur de leurs idées. Perdues dans ses pensées, c’est à peine si elle réalisa qu’elle les avait suivi au cœur du théâtre et s’était installée là où on lui avait indiqué, à quelques mètres de la scène. Du plaisir anticipé qu’elle avait connu toute la semaine, il ne restait plus rien. Même les tirades de la comédienne ne purent l’arracher à sa mélancolie. Quand l’entracte arriva, elle su qu’elle était à mi-chemin de son calvaire. À nouveau, Jaurès et ses amis reprirent leur conversation, plus enragés que jamais. Contenant ses larmes, Éléonore, tourna son visage vers les autres spectateurs, indifférents à sa peine, vers ces femmes, qui semblaient si heureuses, vers ce jeune garçon, qui la dévorait du regard.
Gênée de se sentir scrutée, son visage s’empourpra légèrement. Osant à nouveau lever les yeux vers lui, elle découvrit un sourire timide qui fendait son visage juvénile. Elle sentit son visage s’empourprer violemment et les battement de son cœur s’accélérer malgré elle. La profondeur et la sincérité du visage de ce garçon semblait lui dire qu’il comprenait sa solitude, et plus encore, qu’il allait l’en sortir. Elle lui rendit alors son sourire.

L’instant aurait pu durer une seconde, comme une éternité, Éléonore eut été incapable de le dire. De retour sur son siège, elle avait définitivement perdu tout intérêt pour le spectacle. Jaurès et ses amis n’avaient rien remarqué de son trouble, et elle-même se demandait si cette vision n’avait pas été un tour de son imagination. « Pourquoi ce simple sourire me met-il dans un tel état, s’interrogea-t-elle. Est-ce parce qu’il me regarde ? Est-ce parce qu’il est beau ? Je crois qu’il est beau… Il est beau. » Cette dernière pensée, insensée, la fit rougir à nouveau. Tout cela était ridicule. Se forçant à reprendre le cours de la pièce, elle réalisa alors que celle-ci se terminait. Les applaudissements terminés, Éléonore se leva pour suivre Jaurès, et alors qu’elle allait quitter sa rangée, ne put s’empêcher de se retourner, de lever les yeux vers le balcon. Pour le chercher. Pour le retrouver. Pour croiser son regard.
C’est à ce moment que Jaurès se tourna vers elle
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Non, rien bredouilla-t-elle
— Dans ce cas pressons nous de sauter dans un taxi, car je crains que vous ne soyez sinon obligée de subir à nouveau tous les arguments de mes amis.

Le vestibule fut franchi en quelques secondes, alors que chaque pas vers l’extérieur, serrait encore un peu plus le cœur d’Éléonore. D’un geste autoritaire, Jaurès arrêta un taxi, et invita la jeune fille à monter. Impossible de reculer. Elle baissa la tête pour entrer dans l’habitacle, puis Jaurès ferma la porte, fit le tour pour s’installer à ses côté et indiqua l’adresse au chauffeur alors que le véhicule démarrait. N’y tenant plus, Éléonore ouvrit la fenêtre et se pencha vers le théâtre. Elle le vit immédiatement, courant à leur hauteur, accélérant pour les rejoindre, pour la rejoindre. Elle lui cria son nom, il lui cria le sien.
Il s’appelait Marcus.

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