Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 4 – part. 3)

— Très bien, vous avez gagné. Par contre, je ne voudrais pas me blesser, vous m’ouvrez la porte ?
— Petit impertinent, siffla Raoul. Tu as une minute pour te présenter devant l’entrée.
Sans attendre, il reverrouilla la fenêtre, et quitta la salle de toilette pour se rendre dans le hall. Poussant triomphalement la porte d’entrée du bâtiment, il ne put que constater avec dépit que personne ne s’y trouvait.
— Tu veux passer la nuit dehors ?, cria-t-il dans le noir. Presse-toi !

De son côté, Brunon s’était rapproché de ses amis pour un rapide conciliabule.
— Mauvaise nouvelle, il a refermé la fenêtre. Les amis, j’assume ! Mieux vaut un qui prenne que tout le groupe.
— Hors de question, répondirent Foucault et Orfeo.
— Marcus, tu ne dis rien ?
— Je pense que Brunon à raison. Quel est l’intérêt de tous se faire punir ?
— La solidarité tu connais ? Un pour tous, et tous pour un.
— Pas le temps de débattre, je dois y aller, coupa Brunon.
— Et je viens avec toi !
— Moi aussi !

Sortant des buissons, Brunon, encadré de Foucault et Orfeo, s’avança vers Raoul. Voyant non pas un, mais trois élèves venir à lui, Villain ne put cacher son plaisir. Il sentit monter en lui l’envie de les gifler, d’imprimer physiquement son autorité sur le visage des adolescents. « Vos noms, messieurs, et numéros de chambre », se contenta-t-il de dire. Cette simple phrase, purement administrative, l’emplit d’orgueil. Il connaissait très bien les trois fugueurs, mais voulait les soumettre mentalement, à défaut de pouvoir les briser physiquement. Malgré la défection de Marcus, le soutien de ses amis donna à Brunon le courage de répondre, sans un tremblement dans la voix. Les deux autres firent de même, sans baisser le regard. Ils savaient pourtant que la punition qui les attendait serait sévère. Ce n’était pas la colère du pion qu’ils craignaient, mais tous les moyens que n’allaient pas manquer de mettre en place les enseignants pour leur faire payer chèrement leur manquement au règlement. Inutile d’espérer une quelconque mansuétude, même de la part des professeurs avec qui ils entretenaient de bonnes relations. Au contraire, pour ne pas que leur impartialité puisse être mise en doute, ils allaient probablement faire preuve de zèle. Devoirs en plus, multiplications des passages au tableau, durcissement des punitions et des corvées, obligation d’être assis seuls à des tables isolées : tout allait être mis en œuvre pour faire de leurs derniers mois de cours une longue et pénible corvée. Agacé par cette ultime crânerie, Villain mit fin à cette comédie et les escorta dans le bâtiment, en direction des dortoirs.

Marcus, lui, était resté pétrifié dans les taillis, incapable de comprendre quelle force avait pu le pousser à abandonner ses amis. il regarda silencieusement la porte se refermer sur le trio, comprenant qu’il avait définitivement laissé passer sa chance de se dénoncer. Il réalisa à cet instant que tout ce qui faisait la pureté presque enfantine de leur relation était souillé à jamais par sa lâcheté, et quelque chose en lui se brisa. Il s’effondra alors face contre terre, en pleurant. La chaleur des larmes apaisait la douleur qu’il ressentait au fond de lui, lui faisait oublier la raison même de sa peine. Pendant de longues minutes, il s’imposa cette position. Puis les larmes cessèrent. Puis la raison revint. Et la honte aussi.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s