Ceux qui n’avaient pas peur – chapitre 2

À tout juste vingt ans, Marcus enrageait parfois de vivre dans un état quasi-monacal. Etudiant en internat, il était astreint à une discipline rigoureuse. Heureusement, ce supplice qu’il croyait vivre touchait à sa fin. Il était dans sa dernière année d’études et celle-ci était déjà bien entamée. Aussi prenait-il son mal en patience avec sérénité. Il attendait son heure, celle où enfin il pourrait jouir de la liberté, ce droit inaliénable que promet la Nation à tout homme éduqué. Il ignorait encore que ces années seraient les plus belles et heureuses de sa vie.

Son travail régulier donnait de bons résultats. Ses professeurs étaient fiers de lui et son investissement dans le club de théâtre était très apprécié. Il en était fier car il avait lui-même créé ce groupe trois ans plus tôt, poussé par monsieur Manchin, un vieux professeur de lettres proche de la retraite, qui avait su voir en lui un don pour la comédie.
La première impression que Marcus avait eue en le voyant avait été un sentiment de profonde lassitude, presque de peine. C’était la rentrée et les nouveaux professeurs étaient rapidement présentés aux élèves par le directeur des études, en rang, dos au tableau. Les étudiants ne pouvaient en penser que ce que leur apparence avait à offrir. Le vieil homme était le symbole d’une vie laborieuse au service des mots. Il semblait à Marcus qu’il n’avait jamais rien connu d’autre que les salles de lectures des bibliothèques, à tel point que sa peau s’était elle-même craquelée comme la couverture de cuir d’un vieil incunable. Il sentait la poussière et ses habits étaient jaunis et froissés.
Que savait-il de la vie, avait pensé Marcus. De la vraie vie, celle au grand air ou au grand monde. L’année promettait d’être longue.
Mais il se trompait.
L’enseignant n’était pas vieux, n’était pas mort, n’était pas usé. Il était immortel, il avait vécu mille vies, il était éternellement jeune.
Les centaines de pièces de théâtre qu’il avait lues étaient transcendées par sa voix sûre et précise qu’il faisait chanter lorsqu’il lisait les extraits des œuvres que ses élèves allaient devoir étudier. Quand sa voix parlait pour un roi, il était roi, quand elle parlait pour un gueux, il était gueux et quand elle parlait pour une femme, il était femme. Cet être faible semblait transfiguré, magnifié, par les personnages auxquels il s’offrait. La vue devenait mensonge, Marcus ne s’y fiait plus. Il l’écoutait les yeux fermés. Marcus aimait, Marcus souffrait, Marcus vivait, Marcus mourrait.
Si certains de ses élèves étaient restés hermétiques à cette force que possédait le vieil homme, Marcus l’appelait maintenant « Maître », non comme un élève qui doit le respect à son professeur, mais comme le disciple humble et heureux de l’honneur qui lui est fait.
Marcus étudia de nombreuses pièces, anciennes, modernes, françaises, étrangères. Mais très vite, lire ne lui suffit plus, il ressentit le besoin de les jouer. Il venait d’apprendre la première leçon de son professeur : le théâtre est un art vivant qui n’existe que pour être mis en scène.
Marcus avait fini par lui en parler. Le professeur avait souri. Il attendait ce moment, lui avait-il dit. Il avait alors entrepris, à la demande de Marcus, des démarches pour convaincre le directeur du bénéfice que pourraient retirer ses élèves s’ils montaient une pièce de théâtre.
La réponse avait été négative. Les élèves n’avaient pas de temps à perdre à se costumer. Ils devaient apprendre leurs leçons et non des répliques. Le vieil homme avait en vain essayé d’infléchir cette décision, mais le directeur était têtu, et rien ne pouvait le faire changer d’avis.
Quand Marcus apprit la nouvelle, il ne put se résigner, et puisqu’il n’avait pas le droit de jouer pour les autres, alors il jouerait pour lui-même. Chaque soir, il s’isolait une demi-heure dans le jardin du pensionnat. Une fois à l’écart des surveillants et des autres élèves, il déclamait ses tirades, ne laissant ni le froid, ni la pluie, éteindre le feu de la toute jeune passion qu’il sentait naître dans son cœur.
Le vieux professeur était le gardien de ce secret et l’encourageait discrètement. Quand il faisait une lecture à la classe, Marcus avait l’impression que celle-ci lui était destinée. Et il avait raison, le vieil homme trouvait dans ce jeune garçon passionné une force nouvelle pour transmettre son savoir.

En cette fin d’année 1909, il ne sentait plus la fatigue de l’âge, l’envie d’enseigner lui était revenue, toute neuve. Il était heureux. Et c’est heureux qu’il s’endormît pour ne plus se réveiller, aux tout premiers jours du printemps. Si le chagrin de Marcus fut grand, il n’en laissa rien paraître. A la disparition du vieil homme, il se plongea dans le travail avec un acharnement et une volonté tels qu’il effraya ses plus proches amis. Il ne passait plus un instant sans étudier, sans apprendre, se levant avant les autres, se couchant tard, réduisant ses temps de vie quotidienne au strict minimum qu’imposent les repas et la toilette. Certains professeurs et surveillants finirent par le remarquer et par s’en inquiéter.
Mais les résultats étaient là, et en quelques semaines, Marcus devint premier dans toutes les disciplines. Ses professeurs le félicitèrent à mi-voix, se demandant ce que cachait un si soudain engouement de leur élève pour le travail.
Ils eurent la réponse six mois plus tard. Marcus sollicita, par l’intermédiaire de son professeur principal, un entretien avec le directeur. Le professeur lui présenta Marcus comme un élève travailleur, aux résultats brillants. Cette description lui plut immédiatement. Le travail, les résultats : voilà ce qu’il aimait entendre. Des valeurs saines pour des enfants sains, se plaisait-il à dire. Il détestait les cancres, mais n’appréciait guère plus les génies pour qui tout était facile sans efforts.
Il accepta de le rencontrer. Ce que Marcus lui dit, nul ne le sut jamais, mais il obtint l’autorisation de présenter une pièce de théâtre le dernier jour de l’année. Il lui restait deux mois pour se préparer.

Les cours s’égrenèrent avec leur lente et immuable régularité jusqu’à ce que l’échéance soit proche. Tout le monde avait fini par savoir qu’une représentation allait être donnée par un élève. Marcus n’avait pas eu besoin de faire de publicité autour de son projet, le mystère dont il avait entouré la préparation de celui-ci avait fini par attirer la curiosité de tout l’internat. Des rumeurs fantasques courraient sur son compte, les professeurs s’étaient pris au jeu et pour avoir le fin mot de l’histoire, avaient été interroger le directeur. Celui-ci leur avait répondu en souriant qu’il n’en savait rien, il avait convenu avec le jeune étudiant que celui-ci devrait lui donner le nom de la pièce qu’une journée avant la représentation. Les élèves l’avaient su et la rumeur avait encore enflé. Quel texte Marcus allait-il pouvoir jouer, seul dans le grand réfectoire de l’internat, transformé pour l’occasion en théâtre ?
Et puis il y avait ceux qui savaient. La garde rapprochée de Marcus qui se serait laissée écorcher plutôt que de lâcher un mot. Ces élus étaient ses amis de toujours : Brunon, Orfeo et Foucault. Avec Marcus, ils étaient inséparables et n’avaient de secret qui ne fut connu de toute la bande. Entre eux pas de manières, leur franche amitié leur avait permis de surmonter les disputes et en était sortie renforcée.
Marcus avait confié à ses amis une mission importante : ils étaient chargés de la préparation des décors et des accessoires. Ils s’acquittaient de cette tâche avec discrétion, brouillant les pistes en entassant des accessoires qu’ils savaient inutiles à la mise en scène.
À ceux qui leur posaient des questions, ils répondaient par de grands sourires béats. Cependant, s’ils savaient le contenu de la pièce, ils n’avaient pu assister à la moindre répétition et piaffaient d’impatience à l’idée de voir enfin Marcus entrer en scène.
Celles-ci furent pourtant nombreuses. Chaque nuit, Marcus se rêvait devant son public, jouant un texte qu’il savait maintenant par cœur. Chaque nuit, son jeu s’affinait, sa conviction se renforçait.
Il se réveillait en pleine nuit, en sueur, effrayé mais heureux de sa propre prestation. À l’approche du grand jour, il se sentait prêt, sans jamais n’avoir réellement joué la pièce.

« Toc, toc, toc »
Un frisson d’excitation parcourut Marcus. C’était la première fois qu’il montait sur scène, la première fois qu’il allait jouer devant du public. Les premiers rangs, réservés aux enseignants, ceux d’après aux élèves, le dévisageaient maintenant en silence. Ils étaient venus pour lui, ils étaient son public. À la fois critique et circonspect, agité et bruyant.
Marcus, seul face à eux, se sentait prêt à les emmener dans son univers. Il ressentait de l’amour pour eux, et du désir aussi. Il voulait les sentir vibrer et frémir sous les caresses de sa voix. Il allait leur offrir le plus beau des spectacles, il allait les initier à la gnose théâtrale, il allait leur faire vivre une histoire fantastique.
Une chandelle à la main, Marcus avança sur la scène à la rencontre des spectateurs. Il s’approcha d’une table sur laquelle étaient posés une bassine, une serviette ainsi qu’un petit miroir de voyage. Après s’être passé de l’eau sur le visage puis s’être essuyé, il traversa la pièce d’un pas lent, tenant toujours sa chandelle à la main, vers un lit. Il posa la chandelle sur la table de nuit attenante au lit et s’assit sur celui-ci. Sur la table, il y avait un verre et une carafe et juste à côté, un carnet de cuir rouge. Marcus souriait. Prenant le carnet, il dit d’une voix paisible : « Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. »
Très vite le calme du personnage qu’incarnait Marcus faisait place à la folie. Il avait peur et cette peur se transmettait au public qui frissonnait à mesure que les manifestations surnaturelles se faisaient plus fréquentes. Enfin, il mettait un nom sur ses peurs, sur l’être invisible qui l’entourait. « Il me semble qu’il me crie son nom, et je ne l’entends pas… le… oui… il le crie… J’écoute… je ne peux pas… répète… le… Horla… J’ai entendu… le Horla… c’est lui… le Horla… il est venu !… »
Les spectateurs avaient déjà pour la plupart reconnu le texte de Maupassant et s’ils s’émerveillaient de la prestation de Marcus qui avait su adapter cette nouvelle en pièce de théâtre, le jeu de celui-ci et l’horreur qu’il semblait vivre ne pouvaient les empêcher de penser à l’issue tragique qui l’attendait.
La lutte contre le Horla touchait à sa fin. Devant un décor représentant une maison en flamme, Marcus, les yeux hagards, finissait par s’exclamer d’une voix rauque : « Non… non… sans aucun doute, sans aucun doute… il n’est pas mort… Alors… alors… il va donc falloir que je me tue moi !… »
Le silence dura quelques secondes, le temps que les spectateurs chassent l’angoisse qui les avait ceinturés pendant près d’une heure et demie, puis enfin la salle explosa d’applaudissements et d’acclamations. Le public, enfin libéré de sa peur, exultait. Marcus venait d’entrer dans la légende de l’internat Saint-Denis.

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Debout pour l’applaudir, le directeur, accompagné d’une délégation de professeurs, vint ensuite trouver Marcus pour lui faire part de ses impressions et le féliciter. Il lui avoua qu’il n’aurait pas cru une telle prestation possible et se félicita de lui avoir donné l’autorisation de faire cette représentation.
Marcus écoutait ces compliments en souriant tranquillement, comme s’il les avait prévus. Mettant fin aux félicitations, il demanda alors au directeur la permission de monter une troupe de théâtre dans l’internat à la rentrée prochaine. Pris au dépourvu par la requête, il hésita puis fixa le visage de l’étudiant. Le regard de Marcus, posé sur lui, le mit mal à l’aise. Dans ces yeux fixes, le directeur pouvait encore apercevoir l’ombre du Horla planer. Il eut peur – une seconde – et accepta.
Les camarades de Marcus qui les entouraient poussèrent un rugissement de joie à l’annonce de la nouvelle et emportèrent Marcus pour fêter son triomphe.
Quelques professeurs restés sur place se regardèrent en souriant. Ils venaient de comprendre la manœuvre de leur élève et ne pouvaient s’empêcher d’admirer la volonté et le talent qui l’avaient amené à faire changer d’avis le directeur. Quelque part, au ciel peut être, un vieux maître pouvait être fier de son disciple.
À la rentrée, Marcus alla trouver le directeur pour lui demander de tenir sa promesse. Celui-ci avait planché sur le sujet pendant les vacances. Il autorisait les élèves à accéder à une salle deux fois deux heures par semaine. Et il exigeait aussi qu’un professeur se charge de valider les candidatures pour faire partie de la troupe et que ce nombre soit limité. De plus un surveillant assisterait à chaque réunion.
Marcus accepta évidemment. Il avait déjà obtenu beaucoup et il savait qu’il ne pourrait extirper plus.
Une des premières propositions de Marcus fut de jouer deux fois par an, une fois à Noël et une autre pour la fin de l’année scolaire. Un vote à main levée entérina cette décision.
Brunon, Orfeo et Foucault l’avaient suivi dans cette aventure et bien que moins talentueux que leur ami, ils ne se montraient pas dépourvus de qualités. Orfeo, grand, le visage sombre, avait une prédilection pour jouer des êtres dévorés par le mal et la colère. Il excellait dans ce répertoire sinistre et rentrait parfois tellement dans son rôle qu’on se demandait où s’arrêtait le jeu et où commençait sa véritable personnalité. Brunon vivait lui son expérience du théâtre avec une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête. Ses résultats scolaires étaient médiocres et il craignait chaque mois que la permission de jouer dans la troupe ne lui soit retirée. Plus que la peur de perdre un de leurs acteurs clef, c’est l’amitié qui poussait ses trois amis à l’aider. Ils retravaillaient certains de ses devoirs à rendre et surtout révisaient avec lui les examens pour s’assurer qu’il assimilait les méthodes et conseils des professeurs.
Le rapport de Marcus à son art était rempli du plaisir toujours renouvelé de se découvrir une nouvelle personnalité. Personnalité qui n’avait d’ailleurs que faire des nombreuses marques d’admiration que lui prodiguaient les élèves autour de lui. Marcus vivait avec modestie son succès car, il l’avait toujours envisagé comme un moyen et non une fin.
Deux ans s’écoulèrent pendant lesquels Marcus assura la présidence du club, avant de laisser la place à un élève plus jeune de façon à ce qu’après son départ, la troupe continue à vivre. Bientôt diplômé, il n’avait pas encore une idée précise de son avenir, mais il sentait que le théâtre aurait toujours une place dans sa vie, loin devant les mathématiques et l’économie.

Depuis cette retraite, Marcus attendait donc le début des vacances, patiemment. Jusqu’au jour où Orfeo leur avait suggéré de s’offrir un avant-goût de liberté, un peu avant l’heure. Il avait soumis l’idée à leur petit groupe, un lundi matin, alors qu’il avait passé son dimanche hors des murs de la pension, profitant du décès d’une vieille tante pour obtenir une permission. À cette occasion, il avait revu un cousin, à qui il avait naturellement parlé de leur club de théâtre et de l’exploit de Marcus. Enthousiasmé par leur énergie, le cousin avait affirmé pouvoir lui trouver des places pour la dernière représentation de Sarah Bernhardt.
Les discussions entre les quatre amis furent passionnées : fallait-il accepter ce cadeau et si oui, comment se rendre au théâtre alors que les portes de l’internat étaient fermées à l’heure de la représentation. De toute leur bande, seul Brunon avait déjà fait le mur. Quelques mois auparavant, sa permission du dimanche avait été annulée par son professeur de lettres pour qu’il reste travailler à l’internat. Furieux de cette décision, il avait décidé de s’offrir la sortie dont on l’avait spolié. Une fois passé le mur de l’internat, il s’était promené pendant trois heures dans Paris, euphorique au milieu de la foule des passants du samedi soir.
Mais l’adrénaline du départ avait fait place à la peur du retour. Après avoir escaladé le mur d’enceinte, traversé le jardin en se cachant dans l’ombre des arbres, il avait pénétré dans le bâtiment des dortoirs et progressé lentement jusqu’à sa chambre, s’arrêtant de longues minutes au moindre bruit. Installés au troisième étage, les élèves de dernière année avaient tous droit à une chambre individuelle, dans les pièces qui autrefois servaient de cellule aux moines qui habitaient les murs de Saint-Denis.
Ce n’est qu’au dernier moment qu’il avait aperçu un corps assis contre sa porte. Il avait reconnu un des surveillants les plus teigneux, endormi, la tête inclinée sur son torse. Sans un bruit, le cœur battant la chamade, il avait rebroussé chemin. Le bâtiment avait la forme d’un « U », et sa chambre était située dans la même branche que Marcus et Orfeo. Celle de Foucault heureusement se trouvait de l’autre côté. Celui-ci, bien que réveillé en sursaut par les coups à sa porte, l’avait accueilli pour la nuit. Le lendemain matin, le surveillant avait été réveillé par les rires des élèves qui sortaient faire leur toilette et avait rejoint sa chambre penaud, libérant le passage pour Brunon.
Malgré cette expérience, le garçon était prêt à entraîner ses amis hors des murs. Car si comme l’affirmait Orfeo, il pouvait avoir des places pour la dernière représentation de Jeanne Doré, avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre, alors il n’y avait pas à hésiter, il fallait prendre le risque. Elle n’était pas la comédienne préférée de Marcus, mais c’était une grande artiste, et il ne voulait pas laisser échapper une chance de la voir s’exprimer sur scène.
Leur décision prise, ils avaient prévenu le cousin qui leur avait fait parvenir les places par la poste, cachée entre les pages d’un livre de français.

Deux semaines avaient passé et celles-ci allaient bientôt trouver leur usage. La pièce débutait un peu avant minuit : il restait donc à peine une heure au quatuor pour s’évader discrètement de l’internat. Pour ne pas attirer l’attention, ils avaient dû attendre que les couloirs se vident et que les surveillants s’endorment, afin de se glisser dans la cour. Ils devaient ensuite escalader le mur d’enceinte en agrippant à une canalisation d’eau, à cinq minutes d’intervalle. Brunon fut le premier à le franchir, puis Orfeo et enfin Foucault. Cinq minutes passèrent, puis quinze, mais Marcus n’arrivait pas. Les trois amis commençaient à craindre qu’il ne se soit fait prendre. Plus le temps passait et plus ils prenaient le risque de ne pas pouvoir assister à la première partie de la représentation. À bout de nerfs, Brunon décida de repasser le mur pour savoir ce qu’était devenu leur ami. Escaladant la façade avec agilité, il l’enjamba et sauta dans le jardin, se réceptionnant avec souplesse.
Celui-ci était désert. Il allait s’élancer pour le traverser quand une voix l’interpella d’un buisson. C’était Marcus.
— Allons-y, je t’expliquerai en route, lui dit-il.
Le mur fut à nouveau franchi et les quatre amis furent enfin réunis dehors. Pour la première fois, ils étaient libres ensembles dans Paris, excité et piaffant à l’idée de communier autour de leur passion. L’heure avançait, ils pressèrent le pas car il fallait presque trente minutes pour se rendre à pied au théâtre.
En chemin Marcus leur raconta les causes de son retard.
— Un quart d’heure après ton départ, dit-il en s’adressant à Foucault, je descends au rez-de-chaussée, et comme prévu, j’entre en silence dans la salle de toilette. J’allais fermer la porte quand j’ai entendu le bruit de quelqu’un… en pleine activité solitaire.
— Non ! S’exclamèrent ensemble Orfeo et Brunon, alors que Foucault se contenta d’ouvrir la bouche pour former un « Oh » qui ne voulait pas sortir.
Marcus, un sourire aux lèvres, reprit son récit.
— Et si ! C’était sûrement le surveillant d’un des dortoirs et comme ils n’ont pas de chambre individuelle à l’étage, c’est là qu’ils doivent venir chercher un peu… hum… d’intimité.
Ses amis éclatèrent de rire en voyant la grimace de dégoût sur le visage de leur ami.
— En tout cas, plus possible de passer par là. Donc je rebrousse chemin discrètement, je vais jusqu’à la grande porte pour vérifier si elle était bien verrouillée, et elle l’était. Il ne me restait plus qu’à attendre que monsieur finisse sa petite affaire. Il a pris son temps, il lui a bien fallu vingt minutes pour sortir.
— Tu as vu qui c’était ?
— Non, j’étais caché dans l’escalier, je l’ai juste entendu passer. Après son départ, je me suis dépêché de vous rejoindre car je commençais à être un peu tendu à l’idée que vous savoir dehors en train de m’attendre. Je suis passé par la fenêtre, j’ai traversé le jardin, et c’est là que j’ai croisé Brunon.

Son récit s’acheva alors qu’ils arrivaient devant le Théâtre Sarah Bernhardt, propriété exclusive de la comédienne. Situé au bord de la Seine, il impressionnait par ses dimensions et ses larges fenêtres vitrées, faisant d’un austère édifice de pierre en véritable temple dédiée à Thalie. Ne voyant personne devant la porte, les garçons crurent un instant être arrivés trop tard. Il n’en était rien. En pénétrant dans le vaste hall du théâtre, ils découvrirent un espace bondé et enfumé. Les spectateurs, peu pressés de rester assis pendant de longues minutes en silence, goûtaient jusqu’aux dernières minutes au plaisir de la causerie. Les visages étaient souriants et détendus autour d’eux et emportés par cette bonne humeur, ils présentèrent leurs billets avec bonheur à l’employé de la caisse. Une fois au milieu du hall, ils découvrirent deux escaliers latéraux qui permettaient d’accéder aux balcons ainsi qu’à un salon privé. En face de l’entrée, un large escalier en marbre donnait accès à la balustrade. Les portes qui encadraient celui-ci donnaient directement accès au cœur du théâtre.
Les places des quatre amis, les moins chères, étaient celles de la balustrade. De là, ils avaient une vue d’ensemble de la salle qu’ils surplombaient, mais étant loin de la scène, ils allaient devoir ouvrir grand leurs yeux et leurs oreilles pour ne rien perdre de la pièce.
Tout en discutant avec ses amis, sur le ton calme dont use l’audacieux qui vient de réussir un bon coup, Marcus observait les sièges tendus de tissu rouge se remplir progressivement. Son regard captait sans y faire attention une multitude de détails dont certains lui reviendraient plus tard avec netteté. Il y avait ce monsieur bien habillé à la peau du cou rouge et flasque qui faisait des vagues à chacun de ses éclats de rire, cette grosse femme du dernier rang qui peinait à trouver de la place dont son siège, cette nuque blanche qui soutenait un visage angélique mais triste et austère ou encore, près de l’orchestre, ce bonhomme qui en retirant son chapeau, avait manqué d’entraîner sa perruque avec.
Puis la pièce commença. Alors que Marcus aurait dû pleinement profiter de ce grand moment de théâtre, porté par la voix sans égale de la tragédienne, son esprit peinait à compatir des déboires de la malheureuse Jeanne Doré. Il avait promené son regard sur les décors, avait jugé de la qualité des costumes, il s’était même demandé si les placements sur la scène étaient bons ; sans d’ailleurs réussir à trouver la réponse. Quand il se surprit à regarder les spectateurs, Marcus sut qu’une chose, sur laquelle il n’arrivait pour l’instant pas à mettre de mots, n’allait pas.
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L’entracte mit fin à ses interrogations. Abandonnant ses amis à leur discussion enthousiaste, il se laissa emporter par le flot des spectateurs qui se déversait dans le grand hall d’entrée. Ballotté à droite, à gauche, sans but, essayant juste de se vider l’esprit, Marcus ne savait pas qu’il se rapprochait de la réponse à ses questions. La bouffée de chaleur qui monta de son ventre à son visage lui fit tout comprendre. Il venait de retrouver dans la foule la jeune fille à la nuque blanche et au visage triste. C’était cette image qui s’était imprimée en lui, posant comme un voile entre son intellect et le spectacle.
Aussi vite qu’elle était venue, la vague de chaleur avait reflué, sans lui laisser le temps d’être en sueur. Maintenant il tremblait, les poils hérissés, glacé. Incapable de détourner son regard, il la contemplait. Habillée d’une robe rouge pâle qui ne cachait rien de sa taille fine et élancée, elle avait noué ses cheveux en chignon, dégageant ainsi son front, arrondissant son visage. Autour d’elle un groupe d’hommes portant la barbe, vêtus correctement, parlaient avec une véhémence que Marcus n’entendait pas. La jeune fille écoutait en silence, la bouche serrée et les yeux mi-clos. Sa nuque blanche, droite, parfaitement dégagée, était immobile comme changée en statue. La jeune fille semblait simplement s’ennuyer. Mais pour Marcus, chaque seconde qui passait gravait encore un peu plus tous ces éléments dans sa mémoire.
L’entracte finissait, la foule se faisait moins dense. C’est à ce moment-là qu’elle remarqua Marcus. Gênée de découvrir le regard de ce garçon posé sur elle, son visage s’empourpra légèrement. Marcus comprit qu’elle l’avait remarqué, et sans se forcer, lui sourit, naturellement. Osant à nouveau croiser le regard du garçon, la jeune fille hésita, rougit encore un peu plus, puis finalement lui rendit son sourire, ses yeux maintenant grands ouverts. Les fossettes qui s’étaient creusées, rendaient son visage extraordinairement lumineux. Sa beauté, sans artifice, éclatait au milieu de ce décor de pacotille.
Mais la vision ne dura qu’un instant, éclipsée par le groupe d’hommes qui l’entraînait vers les loges, afin d’assister à la deuxième partie de la pièce. Marcus réalisa alors qu’il était seul dans le hall et se précipita rejoindre ses amis. Le sourire aux lèvres, ces derniers ne furent pas dupes du trouble qui l’agitait malgré ses dénégations.
De la fin de la pièce, Marcus n’entendit rien, même pas la grande tirade de Jeanne Doré contre la peine de mort. Son regard était perdu dans le vague, n’arrivant à fixer que cette nuque blanche dans une loge sur sa gauche. Ses pensées se mélangeaient dans sa tête, l’incitant au calme et à la folie en même temps. « Après tout, lui disaient-elles, qu’a de si spécial cette simple jeune fille. Avoir pu chasser un instant la tristesse de son visage n’est qu’un pas un gage véritable de complicité. Et de toute manière, vous ne vous reverrez jamais alors à quoi bon, insistaient-elles. Cela ne se fait pas d’aborder une inconnue, d’autant plus si elle est entourée de membres de sa famille. Elle aura honte quand il lui adressera la parole et refusera certainement de lui répondre. D’ailleurs, continuaient les pensées, elle quitte la salle, la pièce est finie, tu ne pourras jamais la retrouver dans cette foule. »
Marcus, pétrifié dans son fauteuil, la regardait partir, la regardait se retourner, lever les yeux vers le balcon, chercher quelqu’un du regard. Le chercher. Le retrouver.
Toutes ses pensées raisonnables furent balayées en une seconde. Marcus avait envie d’être fou. Il se moquait de tout, des conséquences, des difficultés, des regards courroucés, des exclamations des spectateurs qu’il bousculait pour s’extirper de la salle et plonger dans le hall. Elle n’y était pas. Il continua sa course, émergeant enfin dans la rue.
Il la vit. Assise à l’arrière d’une voiture qui démarrait, le visage à la fenêtre entre-ouverte, tournée vers la double porte du théâtre. Accélérant encore, Marcus arriva à sa hauteur. Elle l’attendait, il le savait, il l’avait compris à son regard.
Mais la voiture l’entraînait, prenait de la vitesse ; alors Marcus emplit ses poumons et lui cria son prénom aussi fort qu’il le put. C’est le vent qui lui apporta sa réponse, empêtrée dans les bruits du moteur.
Elle s’appelait Éléonore.