Ceux qui n’avaient pas peur – chapitre 3

À vivre toute la journée au milieu d’hommes d’un certain âge, Éléonore Gaverand se sentait prématurément vieille. Elle en était arrivée à se demander si l’énergie dont ils débordaient n’était pas celle qui lui faisait curieusement défaut et qu’ils auraient, par un moyen connu d’eux seuls, réussi à lui extirper. Cet environnement lui était d’autant plus pénible qu’elle s’était toujours sentie plus épanouie au milieu des enfants. Plus le temps passait et plus l’amour qu’elle aurait voulu leur porter grandissait. Ce qu’elle aimait par-dessus tout chez ces petits bouts d’hommes à peine formés, c’était leur incroyable naïveté. Il y avait dans leur inlassable questionnement une appréhension pure du monde, qui la rassurait et lui donnait de l’espoir. Chez eux, elle ne retrouvait pas le désir, l’envie, la quête incessante de pouvoir qu’elle côtoyait chaque jour chez leurs aînés. Il lui arrivait souvent de se demander à quel moment, par quel triste procédé finissaient-ils par laisser croître en eux les plus vils sentiments.
Bien sûr, il existait des exceptions. Il y avait des hommes dont les idées avaient gardé la pureté de l’enfance, dont les aspirations n’étaient pas d’une triste individualité, commune à tant d’autres. Ces hommes-là étaient rares, aussi éprouvait-elle une certaine fierté à l’idée d’en connaître un. Elle travaillait pour lui depuis bientôt cinq mois. Éléonore était à la fois l’assistante et la secrétaire de Jean Jaurès. Une fois son contrat terminé, l’argent qu’elle avait pu mettre de côté lui permettrait de payer ses études de puéricultrice. Un rêve dont elle se rapprochait à petits pas, avec abnégation et courage.
Si elle appréciait Jaurès, ses avis étaient plus partagés sur les membres de son entourage, certains lui étaient même insupportables. Pourtant chaque jour, elle se levait pour travailler à leurs côtés. Elle se levait pour faire honneur à son père, grâce à qui elle se rapprochait chaque jour de son rêve.

Alphonse Gaverand n’avait pas froid aux yeux, il n’avait d’ailleurs jamais froid, et quelle que soit la saison, il s’habillait d’une simple chemise dont le tissu variait selon les saisons. Le père d’Éléonore disait ce qu’il pensait, franchement, sans détours. C’était, avouait-il, sa plus grande qualité et son plus grand défaut, et pour rien au monde il n’aurait voulu en changer.

Aussi, en cette fin d’après-midi du mois de décembre 1912, alors que Jaurès quittait l’estrade où il avait débattu pendant plusieurs heures avec des ouvriers venus de toute la Marne, le père Éléonore l’avait interpellé, l’invitant à dîner d’une manière rude et amicale qui ne se refusait pas. Jaurès avait en effet à peine hésité. A l’heure dite, il frappait seul à la porte des Gaverand pour faire honneur au repas du soir.
En pénétrant dans leur appartement, le visiteur découvrait dans une grande pièce qui faisait à la fois office de salle à manger et de cuisine, pour la partie du fond. Sur la table recouverte d’une toile cirée, le couvert était déjà mis. Au milieu trônait une marmite en fer, fumante, d’où s’échappait une odeur de soupe aux patates. Même de l’entrée, on pouvait en saisir le fumet revigorant.
Lui ayant ouvert, le père salua Jaurès comme un vieil ami de la famille, alors que la mère le débarrassait de son chapeau. Il lui présenta ensuite ce qu’il avait de plus précieux au monde : ses trois enfants. Éléonore l’aînée, avait juste seize ans. Venait ensuite Antonin. Déjà grand, pour sa taille, il avait le physique de son père, mais n’avait pas hérité de son caractère. Il était discret, presque timide, comme sa mère, comme ses sœurs. Pauline, la petite dernière, avait en effet à peine osé lever les yeux vers Jaurès lorsqu’il s’était penché pour l’embrasser.
Une fois à table, la conversation s’engagea entre les deux hommes. Le père parlait des difficultés des entreprises locales, de la bêtise et de l’humanité des patrons qu’il avait connus, Jaurès parlait de son combat, des espoirs qu’il avait en l’avenir. Un avenir où chaque homme, où chaque femme avait sa place. Un avenir où la nation était au service de tous, et non les citoyens prisonniers des intérêts de celle-ci, ce qui n’était au final que ceux d’une petite minorité.
La mère écoutait en souriant et regardait son mari, le visage grave, captivé par son invité. Jaurès capta ce sourire et comprit qu’il était temps de passer à des sujets plus légers. S’adressant à Pauline, il lui posa la consensuelle et débonnaire question concernant sa vocation future. Rougissant, bafouillant, elle finit par avouer qu’elle voulait être cuisinière. Ce fut ensuite au tour d’Antonin de parler. Pour lui, pas de rêves. Il avait une vision prosaïque de son avenir, il expliqua d’une voix étrangement ferme qu’il prendrait ce que son niveau d’étude et les finances de ses parents lui permettraient d’obtenir. Mais il affirma ne se faire guère d’illusions.
Jaurès hocha la tête en entendant ce discours. Les choses devaient changer, pensa-t-il. La jeunesse devait pouvoir rêver. Un pays dont les enfants ne rêvent pas est un pays qui meurt.
Vint enfin le tour Éléonore. Dans son avenir, c’était justement d’enfants dont il était question. Elle voulait les aider à grandir, en travaillant dans une crèche ou dans une salle d’asile. Pouvoir marcher à leur côté, leur montrer le bon chemin pour éviter de tomber dans les pièges de l’âge adulte, c’était sa récompense, c’était son bonheur, c’était son futur.

Son père la coupa, prenant à témoin son invité. La situation de leur famille, comme de beaucoup d’autres dans la région, était telle que jamais ce rêve ne se réaliserait. Dans ces institutions, le salaire était trop faible pour pouvoir vivre correctement sans avoir un époux pour subvenir aux besoins du foyer. Bien sûr, il existait des établissements qui payaient mieux leurs éducateurs, mais il fallait pour y entrer faire de longues et coûteuses études. Or, cette somme, même en épargnant toute sa vie et encore une autre après, jamais il ne parviendrait à la gagner. Ses revenus permettaient juste à assurer la subsistance de son foyer.
Gaverand continua son explication en accélérant encore, raconta comment sa fille avait déjà pu gagner un peu d’argent en aidant des voisins à rédiger des lettres, mais à peine de quoi se payer quelques heures de cours. Frustré dans sa dignité de père de ne pouvoir l’aider, il cherchait des coupables sans en trouver, puis se rejetait la faute, accablé. Il s’emportait maintenant, partagé entre l’impuissance et la tristesse, entre une envie de se battre et de crier sa colère. Enfin, épuisé, il se tut.
Jaurès regardait Éléonore. Il détaillait la rondeur de son visage juvénile et prenait plaisir à sentir quelque chose en lui se laisser convaincre par le charme de ces grands yeux lumineux posés sur lui. Ce qu’une part de lui essayait de ne pas dire, une autre, celle qui l’avait suggéré, l’avait déjà accepté. Il n’avait jamais eu besoin d’une assistante, mais s’il fallait en avoir une, ça serait elle. Il eut d’ailleurs l’impression qu’elle l’avait compris, que la chose était entendue et qu’elle n’avait plus besoin d’être dite. Elle lui sourit, gentiment, comme pour le remercier.
Le cours du repas reprit, la soirée se termina. Sur le seuil de la porte, alors que le père le raccompagnait, Jaurès lui proposa en quelques mots d’offrir à sa fille une chance de réaliser son rêve.

Deux semaines plus tard, Éléonore s’installait à Paris. Elle était logée chez des amis de Jaurès qui avaient mis à sa disposition une chambre donnant directement sur la cour d’un immeuble du 3ème arrondissement. Elle pouvait sortir et de rentrer à l’heure qu’elle voulait, sans que personne ne lui fasse de remarques. Mais la jeune fille sage qu’elle était n’osait pas profiter de cette liberté qui s’offrait à elle. Paris lui semblait être un terrain de jeu bien trop vaste et bien trop dangereux pour qu’elle ne s’y aventure seule le soir.
Ces heures qu’elle passait autrefois en famille s’écoulaient maintenant dans la solitude de sa chambre. Il n’était pas rare qu’une fois le triste décor d’une table grossière, d’un petit lavabo, d’une armoire de bois maigre où s’empilaient ses quelques vêtements, disparu avec la flamme de sa bougie, elle laissa couler une larme sans trouver la force de l’écraser. Elle avait, au début, acheté des fleurs pour mettre une couleur, une odeur dans la pièce, mais le gris des murs, le manque de soleil et l’odeur de moisi se montraient des ennemis implacables. Deux jours suffisaient pour qu’elle les retrouve molles, pendant tristement dans leur vase. Elle avait arrêté d’acheter des fleurs. La pièce sombre et austère l’avait emporté sur le caractère autrefois enjoué d’Éléonore. Il ne restait rien du temps où elle riait avec son frère et sa sœur aux jeux de leur âge. Rien qu’une mélancolie qui semblait réjouir ces murs ternes.
Pour tromper sa solitude, elle écrivait de longues lettres à sa famille. Elle leur avait raconté son installation, sa découverte de la capitale. Elle leur avait parlé de gens avec qui elle travaillait, mais avait caché les difficultés de ses relations avec eux. En retour, elle recevait des lettres pleines de tendresse de sa mère, ponctuées de très courts mots d’encouragement de son père.
La journée, elle travaillait rue Montmartre, dans des bureaux que Jaurès possédait au siège de l’Humanité. Son métier d’assistante n’était pas très compliqué. Elle aidait Jaurès à préparer ses discours. Elle notait ses idées, puis les tapait à la machine pour lui permettre de les retravailler. Ces journées-là lui paraissaient bien courtes, surtout à côté des réunions interminables auquel il lui fallait aussi assister. Tantôt avec des journalistes, des politiciens, des financiers, qui tous essayaient de convaincre Jaurès de porter leurs idées. Des heures pouvaient passer en discussions sans  qu’aucune idée n’émerge. Et pourtant les participants en sortaient satisfaits, aveuglés par leur propre suffisance. Au milieu d’eux, Jaurès redevenait un homme comme les autres tant leurs discours lui embrumaient l’esprit. Elle le voyait faire un effort de volonté et lutter pour se libérer de cette emprise. C’était à lui de donner du sens à ce bouillonnement d’idées et d’en faire émerger une ligne d’action claire pour leur mouvement. C’était aussi ça son combat de tous les jours.
Elle avait conscience de juger les compagnons de Jaurès de façon bien radicale. D’autant que le sens de leurs propos lui échappait parfois. Mais elle pensait que c’était à ceux qui font de la politique de se mettre au niveau de leurs concitoyens et non l’inverse. Et puis surtout, pas un seul parmi eux ne l’avait pris à part pour lui parler et l’éclairer. Peut-être était-ce parce qu’elle était la seule femme à travailler dans ce groupe d’homme.
Comme elle aurait aimé travailler avec une femme. Tout aurait été différent, se disait-elle. Elles seraient devenues amies, elles auraient découvert Paris ensemble. Le soir, elles auraient bu un thé à la terrasse d’un café en commentant leur journée. Cette vie-là lui aurait plu. Au lieu de cela, il y avait ces hommes et leurs conversations qui l’excluaient et la renvoyaient à sa solitude.

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Elle était installée à Paris depuis trois mois quand Jaurès dut partir pour une série de réunions publiques dans le sud de la France. Son séjour devait durer deux semaines, autant de jours qu’Éléonore appréhendait de passer seule, dans les locaux de l’Humanité ou dans sa petite chambre. Après avoir ouvert et classé le volumineux courrier qui s’était accumulé, indexé les dernières chroniques rédigées par Jaurès et mis à jour l’agenda de ce dernier, elle se retrouva subitement désœuvrée. Seule dans un bureau attenant à celui du prestigieux directeur de la publication, personne ne prêtait attention à elle. On était vendredi midi, et la salle de rédaction crépitait avec fureur sous le bruit des claquements des machines à écrire. Ce bruit sourd, auquel Éléonore ne prêtait habituellement pas attention, lui parut soudain insupportable. Elle se sentait comme enfermée au cœur d’une machine furieuse, prête à la broyer. N’y tenant plus, elle se leva d’un bond, franchit le grand hall, couru plus qu’elle en marcha vers la sortie, ne réalisant son audace qu’une fois dans la rue. Reprenant son souffle, elle mit quelques instants avant de se décider sur la meilleure façon de profiter de cet après-midi liberté qu’elle venait de s’octroyer.
Après avoir tout de suite exclu de rentrer chez elle, son choix se porta sur la découverte des Grands Magasins Dufayel, situé rue Barbès. Surnommé le Palais de la Nouveauté, ce grand magasin jouissait d’une réputation telle que même une petite provinciale comme elle en avait entendu parler. Pour gagner du temps, elle décida de prendre la ligne 4 du métropolitain à Strasbourg Saint-Denis – l’arrêt était seulement à quelques minutes à pieds de la rue du Croissant, où l’Humanité avait ses locaux –, jusqu’à Barbès-Rochechouart.

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Un quart d’heure plus tard, bousculée par une foule compacte, elle se faufilait enfin dans le grand hall d’entrée des Grands Magasins Dufayel. Levant les yeux, vers l’imposante rotonde centrale, elle se sentit soudain minuscule, envahie par un profond sentiment de respect pour ceux qui avaient imaginé un tel  édifice. Même la cathédrale de Reims qu’elle avait visité enfant ne pouvait soutenir la comparaison, tant elle semblait triste et froide, alors qu’ici tout respirait le mouvement, la passion, la couleur. La vie.
La surprise passée, elle s’engagea dans une galerie intérieure, sans prêter attention aux nombreux panonceaux informatifs qui auraient pu transformer sa visite en véritable jeu piste. Élégamment présentées sur des supports de marbres, des dizaines d’horloges, minimalistes ou sculptées dans des bois précieux l’accueillirent par leur cliquetis régulier dans cette première salle. Trônant à mi-chemin, un modèle à trois cadrans, massif, attirait la curiosité du public qui se pressait devant ce bijou technologique et questionnait bruyamment deux vendeurs avec un sérieux qui rappelait à Éléonore ses cours de mathématiques. Mal à l’aise, elle trottina rapidement hors de la galerie, s’engageant dans un immense un jardin intérieur. L’humidité de la pièce la surprit, la moiteur et l’odeur capiteuse des fleurs exotiques qui couvraient les murs amplifièrent encore son sentiment de malaise. Elle commençait à regretter de s’être aventurée seule dans cet univers si éloigné de sa vie simple de province. Bousculée de tous côtés, elle sentait l’air lui manquer. Ce sentiment indicible d’oppression, d’écrasement, s’accentuait de minutes en minutes. Elle marchait désormais les yeux fixés sur le sol, sans rien voir des mille nouveautés que les Grands Magasins Dufayel mettaient à sa portée.
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Épuisée par cette marche sans fin, elle finit par s’effondrer en larmes dans une coursive moins fréquentée. La tension accumulée dans son corps se libérait en sanglots et hoquets douloureux qu’Éléonore ne cherchait plus à contrôler. Indifférents, presque gênés, les visiteurs détournaient le regard en la croisant et accéléraient le pas. Dans sa tête, les idées les plus folles se mélangeaient. Elle allait mourir ici, étouffée, oubliée. La panique l’envahissait et bloquait sa respiration.  Elle sentait déjà son esprit d’embrumer, quand une main se posa sur son front.
La fraîcheur de ce contact la surprit tellement que ses angoisses se calmèrent instantanément, comme chassées d’un coup de baguette magique. Levant les yeux vers celui qui avait daigné se pencher vers elle, Éléonore découvrit le visage rieur et constellé de taches de rousseur d’une jeune fille qui ne devait pas être plus âgée qu’elle.
— Je m’appelle Anne-Marguerite. Mais tu peux m’appeler Anne. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Toujours sanglotante, honteuse, Éléonore finit par lui avouer qu’elle avait juste eu peur de la foule.
Le rire cristallin d’Anne fit naître sur son visage l’esquisse d’un sourire.
— Crois-moi, il existe des choses bien plus terrifiantes dans ce monde ! Allez courage. Commence par te relever, en regardant le sol et respire profondément. Tu vas voir, ça tout de suite aller mieux.
— Merci, murmura Éléonore d’une petite voix, tout en se redressant.
Dévisageant timidement sa sauveuse, elle réalisa alors qu’elle portait la livrée des employés.
— Vous travaillez ici ?
— Bien sûr, depuis presque deux ans ! Tu veux que je te fasse visiter ?
Sans même attendre la réponse, elle l’entraîna vers un escalier en colimaçon discrètement dissimulé dans un renfoncement.
— D’habitude seul le personnel l’emprunte, mais comme tu es avec moi ça ne pose pas de problèmes.

Quelques marches plus tard, elles pénétraient dans une grande pièce circulaire, où des mannequins féminins, habillés de tenues multicolores, semblaient les attendre.
‏‌— Et voilà mon univers, annonça-t-elle fièrement, écartant les bras devant elle, invitant ainsi Éléonore à naviguer à ses côtés dans cette mer de tissus, de toilettes, de voiles légers.
— Impressionnant, s’exclama la jeune fille malgré elle. Tout est si beau !
— Et encore, tu n’as pas tout vu, j’ai des robes de princesses. C’est une commande spéciale que nous avions reçue il y a quelques mois pour une soirée qui devait avoir lieu à l’ambassade de Russie. Mais figure toi que le roi Georges de Grèce a été assassiné pile ce jour-là. Du coup, la soirée a été annulée et les robes sont restées ici. Je crois que les princesses étaient de sa famille, murmura Anne d’un air conspiratrice.
Cachées derrière un paravent, les deux robes aux couleurs pâles, rehaussées d’une parure de perles et de pierres précieuse, semblaient attendre leurs cavalières.
— C’est triste de voir ces robes si seules. On a l’impression qu’elles sont en deuil.
— Et pourtant, elles sont faites pour faire la fête, s’amusa Anne. Touche cette matière, c’est une soie unique qui n’existe qu’aux confins de l’Inde.
Ses larmes oubliées depuis longtemps, Éléonore caressa le tissu avec un soin presque religieux.
— Elle doit être si confortable. Pas comme nos tenues de travail…
— Tu devrais l’essayer, lui souffla la jeune vendeuse. Après tout tu as le droit, tu es une cliente !
— Mais non, je n’oserais jamais !

Mais le désir marquait si profondément son visage que dès cet instant, Anne su qu’elle n’aurait pas à insister beaucoup pour la convaincre de se glisser dans une des tenues. Au fond de son esprit, elle savait déjà quelles en seraient les conséquences. Face à cette issue honteuse, elle chassa le sentiment de dégoût d’elle-même qui l’envahissait et se força à sourire.
— Tu seras la plus belle des princesses !

A force de cajolerie, Éléonore finit par accepter de se dénuder devant sa nouvelle amie pour enfiler la robe rouge, celle destinée à la plus jeune des princesses. Bien que plus osée, elle épousait son corps parfaitement, comme une seconde peau. A tel point qu’Anne en put retenir un cri de surprise en la voyant portée par la jeune fille. Derrière sa tenue stricte, elle n’imaginait pas que puisse se cacher une telle élégance, dans les formes, dans le port, dans le regard, et jusque dans la coiffure.
— Je me suis trompée… Tu n’es pas une princesse, tu es une reine, s’exclama-t-elle !
Tournée vers une psyché, Éléonore ne pouvait détacher ses yeux du reflet qu’elle lui renvoyait, subjuguée par sa propre image. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle. Cette découverte avait fait naître en elle une boule de chaleur qui semblait irradier tout son corps. Troublée, elle esquissa un petit pas de danse devant le miroir pour se libérer de son emprise. Mais l’intensité du regard de cette jeune fille en robe rouge qui la fixait était telle qu’elle savait la lutte vaine. Chaque seconde qui passait, augmentait son emprise sur elle.
Ce fut Anne qui lui murmura les mots que son cœur brûlait d’entendre. « Tu devrais l’acheter. Personne d’autre que toi ne mérite de la porter. » Voyant qu’une parcelle de raison la retenait encore de céder à cette folie, elle ajouta. « Tu n’as pas besoin de la payer tout de suite, juste une petite partie chaque mois. »
Sans chercher à en savoir plus, comme possédée, Éléonore se dévêtit rapidement, donna son nom et son adresse à la vendeuse, signa un acte d’engagement, et s’éclipsa avec la robe soigneusement pliée dans une lourde boîte en carton. Anne, qui l’avait accompagnée jusqu’à la sortie, avait à peine eu le temps de préciser qu’un collecteur du magasin passerait chez elle en début de mois pour toucher la première partie du paiement. Elle voyait le dos d’Éléonore s’éloigner vers le métro, courbée, serrant son précieux paquet contre elle. Le sentiment de honte qui l’avait envahi plus tôt revient avec force. Alors seulement, elle libéra les larmes qui coulèrent doucement le long de ses joues.

C’est seulement en referment la porte de sa triste masure qu’Éléonore, finalement confronté à la réalité de son quotidien, réalisa à quel point son achat était déraisonnable. Se penchant alors précipitamment sur l’acte de crédit qu’elle avait signé, elle comprit que cet engagement la privait pour trois longues années de tout espoir d’économiser. A peine une heure lui avait suffi pour condamner son rêve à n’être qu’une utopie. « Comment ai-je pu céder à un tel caprice », se dit-elle en sortant précipitamment la robe de son écrin de soie. Les yeux brûlés par des larmes qui refusaient de sortir, elle brandit la cause de son malheur devant elle. De colère, elle en fit une boule et l’envoya s’écraser dans le coin opposé de la pièce, là où s’entassaient sa valise et quelques boîtes à chaussure qui lui servait à ranger sa correspondance. Lui tournant le dos, elle écrasa son visage dans son drap pour y ensevelir sa peine.

Après cet événement son caractère enjoué devient taciturne, à tel point que Jaurès le remarqua. Sa jeune secrétaire ne souriait plus et semblait absorbée par de tristes pensées. Un matin, elle lui demanda de pouvoir partir plus tôt et son visage exprimait un tel trouble qu’il s’en inquiéta, sans pour autant oser lui refuser sa requête. Ce jour-là en effet, Éléonore recevait la première visite du collecteur. Elle craignait que celui-ci, ne trouvant porte close, vienne la relancer dans les bureaux de l’Humanité.
Pile à l’heure dite, un homme en livrée Dufayel se présenta à sa porte, vérifia la somme que lui tendait Éléonore, puis s’éclipsa aussi vite qu’il était apparu. La transaction avait été si rapide, si naturelle, qu’elle en éprouva un intense soulagement, comme si elle avait réglé la totalité de sa dette. Après son départ, pour la première fois depuis deux semaines, elle écrivit une longue lettre à ses frères et ses parents. Se forçant à reprendre son ton habituel, elle leur conta ses dernières journées et s’excusa pour son silence, prétextant un surplus de travail. Son courrier mis sous pli, elle eut le sentiment qu’il lui restait une dernière chose à accomplir pour retrouver sa sérénité. Elle se dirigea alors vers la robe toujours par terre, la ramassa soigneusement, l’épousseta, puis la rangea délicatement dans sa boîte. C’était décidé, elle devait la revendre d’une manière ou d’une autre. Anne-Marguerite pourrait peut-être l’aider, après tout elle était vendeuse. Ces pensées tournèrent encore dans sa tête de longues minutes, avant qu’un sommeil enfin paisible la saisisse.

Le lendemain, Jaurès lui demanda de rester quelques instants dans son bureau. Avec sa franchise habituelle, il lui expliqua qu’il était de son devoir de veiller à ce qu’elle s’épanouisse dans cette nouvelle vie dans laquelle il l’avait temporairement entraînée. Et manifestement, il avait échoué lui expliqua-t-il. Honteuse, Éléonore ne savait quoi répondre. Elle tremblait à l’idée d’être renvoyée chez elle.
— Je sais que tu ne sors pas et je comprends que tu veuilles mettre ton salaire de côté. Mais je crois aussi que tu ne peux pas rester seule tous les soirs chez toi, alors que tu as toujours connu la compagnie de ta famille. Je ne pense pas me tromper en disant que tu as besoin de t’aérer l’esprit et de rencontrer de nouveaux visages, et pas seulement de vieux barbons comme moi.
Éléonore ne put empêcher son visage d’esquisser un sourire. Sentant que sa tirade avait porté, Jaurès continua.
— Bien sûr, il faudra du temps pour y parvenir. Aussi, pour commencer, j’aimerais que tu m’accompagnes jeudi prochain au théâtre, pour assister à une représentation de Jeanne Doré, jouée par Sarah Bernhardt.
— Avec joie monsieur, bredouilla-t-elle.
— Parfait, nous nous partirons directement de l’Humanité en voiture. Départ vers neuf heures trente, donc n’oublie pas de dîner avant car la pièce finira tard.
Sur ce dernier conseil, il demanda à la jeune fille de lui préparer, comme chaque matin, son courrier. Tout en regagnant son bureau, Éléonore cherchait à calmer les battements de son cœur. Un sentiment d’intense soulagement, mêlé à un tremblement d’excitation la parcouraient. Elle était impatiente !

La semaine s’étirera sans fin pour Éléonore, quant au week-end, il lui sembla tout simplement interminable, à tel point qu’elle fut heureuse de pouvoir reprendre le travail et faire passer plus rapidement les dernières heures qui la séparaient de l’échéance.
Le soir de la représentation, les premières chaleurs de l’été approchant commençaient à se faire sentir et tout Paris semblait vibrer d’une énergie nouvelle. Insensible à cette métamorphose, Éléonore rentra chez elle rapidement, dîna à peine, pour enfin se tourner vers la boîte en carton posée sur son lit. Alors que ses yeux se fixaient sur le couvercle, la question qui l’avait obnubilé cette semaine lui revint, paralysant son esprit. Devait-elle mettre sa robe à la soirée ? Elle n’avait pas cessé d’y penser depuis que Jaurès l’avait invitée. D’un geste fébrile, elle la sortit de l’emballage et l’étala sur son lit. Elle lui semblait plus belle encore que la première fois qu’elle l’avait aperçu chez Dufayel. Dans la lumière rasante, les perles et les pierres projetaient des rayons diffus sur le tissu, semblant animer celui-ci d’une vie presque surnaturelle. L’enfiler à nouveau c’était prendre le risque de l’abîmer. Que se passerait-il si elle ne pouvait la revendre. Mais comment allait-elle alors s’habiller pour se rendre à cette soirée ? Pas sa tenue de travail, ni la robe défraîchie qui avait appartenu à sa tante, plus appropriée à un repas champêtre qu’aux théâtres parisiens. Restait une solution, ne pas venir et prétexter un malaise passager. Tristement, Éléonore sembla se résoudre à cette issue. Elle prit la robe, et s’apprêtant à la replier, la colla contre elle. Le désir de la porter lui vint sur l’instant, si intense, si inextinguible, qu’elle ne put s’y soustraire. Elle se dévêtit rapidement, puis l’enfila d’un geste souple. À nouveau, elle ressentit la douceur du tissu sur sa peau. Frissonnante, elle resta ainsi de longues minutes, rêvant de cette princesse Grecque qui ne l’avait jamais portée.
Lorsqu’elle finit par s’extraire de sa rêverie, l’heure était bien avancée. Elle devait partir immédiatement, sous peine de retarder son prestigieux employeur. Bien sûr, il était trop tard pour trouver une autre tenue. Ne cherchant plus à savoir si elle s’était volontairement mise dans cette situation, elle glissa ses pieds dans une paire de chaussures noires vernies, et sortit précipitamment de chez elle.

Jaurès mit quelques secondes à reconnaître sa secrétaire dans la femme qui s’avançait vers lui, élégamment moulée dans une robe rouge pâle. Masquant sa surprise, il lui ouvrit la porte du taxi et l’aida galamment à monter. La métamorphose était si troublante que les premières minutes du trajet se firent dans le silence relatif du moteur. « Vous êtes une jeune fille pleine de surprise », finit-il par dire en souriant. Ne sachant quoi répondre, Éléonore lui retourna son sourire, trop heureuse d’oublier ses soucis pour une soirée.
Mon épouse aurait dû être là ce soir, mais elle a dû rester avec mon fils dans l’Albigeois. Louis a attrapé froid et le médecin leur a conseillé d’attendre quelques jours qu’il se rétablisse avant de rentrer. On sentait une pointe de dépit dans sa voix, comme si l’absence de sa famille lui pesait, créant ainsi un invisible lien entre lui et la jeune fille.
— J’espère que ce n’est rien, répondit poliment
Éléonore.
— Bien sûr que ce n’est rien ! Alors que Madeleine… Jamais un problème de santé. Solide et têtue comme sa mère, poursuivit Jaurès comme perdu dans ses pensées. Je suis sûr que vous auriez pu être amies. Enfin, maintenant qu’elle est mariée, c’est à peine si nous trouvons le temps de nous voir.

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Éléonore n’eut pas le temps de répondre, le taxi venait de rejoindre la file des véhicules qui attendaient de débarquer leurs passagers devant le théâtre. Quelques instant après, c’est avec une assurance qu’elle n’aurait pas cru possible qu’elle franchit les portes du vestibule, où se pressaient déjà de nombreux spectateurs. Sans avoir eu le temps de juger de l’élégance des toilettes des dames, ni de l’effet qu’elle produisait sur les hommes, Jaurès l’entraîna vers un petit groupe de personnes, qui discutait avec véhémence. Elle eut l’impression de retrouver devant elle des enfants, jouant à s’impressionner les uns les autres, par une réplique hardie ou haussement de voix. L’arrivée du directeur de l’Humanité mit fin – pour instant – au débat.
Certains connaissaient déjà Éléonore et la saluèrent poliment, avant de très vite solliciter Jaurès sur la réaction à adopter suite l’interdiction par le gouvernement de commémorer la mémoire des communards. Celle-ci devait avoir lieu dans cinq jours, au cimetière du Père-Lachaise.
Bien que le débat fût passionné, Éléonore cessa très vite d’y accorder son attention. Que lui importait que les hommes s’entre-déchirent entre eux. N’auraient-ils donc jamais l’intelligence bonhomme de s’intéresser au bonheur simple de leur quotidien, plutôt qu’à la grandeur de leurs idées. Perdue dans ses pensées, c’est à peine si elle réalisa qu’elle les avait suivis au cœur du théâtre et s’était installée là où on lui avait indiqué, à quelques mètres de la scène. Du plaisir anticipé qu’elle avait connu toute la semaine, il ne restait plus rien. Même les tirades de la comédienne ne purent l’arracher à sa mélancolie. Quand l’entracte arriva, elle sut qu’elle était à mi-chemin de son calvaire. À nouveau, Jaurès et ses amis reprirent leur conversation, plus enragés que jamais. Contenant ses larmes, Éléonore, tourna son visage vers les autres spectateurs, indifférents à sa peine, vers ces femmes, qui semblaient si heureuses, vers ce jeune garçon, qui la dévorait du regard.
Gênée de se sentir scrutée, son visage s’empourpra légèrement. Osant à nouveau lever les yeux vers lui, elle découvrit un sourire timide qui fendait son visage juvénile. Elle sentit son visage s’empourprer violemment et les battements de son cœur s’accélérer malgré elle. La profondeur et la sincérité du visage de ce garçon semblaient lui dire qu’il comprenait sa solitude, et plus encore, qu’il allait l’en sortir. Elle lui rendit alors son sourire.

L’instant aurait pu durer une seconde, comme une éternité, Éléonore eut été incapable de le dire. De retour sur son siège, elle avait définitivement perdu tout intérêt pour le spectacle. Jaurès et ses amis n’avaient rien remarqué de son trouble, et elle-même se demandait si cette vision n’avait pas été un tour de son imagination. « Pourquoi ce simple sourire me met-il dans un tel état, s’interrogea-t-elle. Est-ce parce qu’il me regarde ? Est-ce parce qu’il est beau ? Je crois qu’il est beau… Il est beau. » Cette dernière pensée, insensée, la fit rougir à nouveau. Tout cela était ridicule. Se forçant à reprendre le cours de la pièce, elle comprit alors que celle-ci se terminait. Les applaudissements terminés, Éléonore se leva pour suivre Jaurès, et alors qu’elle allait quitter sa rangée, ne put s’empêcher de se retourner, de lever les yeux vers le balcon. Pour le chercher. Pour le retrouver. Pour croiser son regard.
C’est à ce moment que Jaurès se tourna vers elle.
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Non, rien bredouilla-t-elle.
— Dans ce cas pressons-nous de sauter dans un taxi, car je crains que vous ne soyez sinon obligée de subir à nouveau tous les arguments de mes amis.

Le vestibule fut franchi en quelques secondes, alors que chaque pas vers l’extérieur, serrait encore un peu plus le cœur d’Éléonore. D’un geste autoritaire, Jaurès arrêta un taxi, et invita la jeune fille à monter. Impossible de reculer. Elle baissa la tête pour entrer dans l’habitacle, puis Jaurès ferma la porte, fit le tour pour s’installer à ses côtés et indiqua l’adresse au chauffeur alors que le véhicule démarrait. N’y tenant plus, Éléonore ouvrit la fenêtre et se pencha vers le théâtre. Elle le vit immédiatement, courant à leur hauteur, accélérant pour les rejoindre, pour la rejoindre. Elle lui cria son nom, il lui cria le sien.
Il s’appelait Marcus.

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