Le voyage de Teddy

Il existe un endroit bien caché dans le sud de la France où seule une petite rivière, appelée l’Asrude, sait se frayer un chemin. Elle dévale une paroi rocheuse pour déboucher sur une clairière ombragée, avant de reprendre sa course dans la forêt. Dans ce val, creusée dans la roche, une habitation coquette abrite depuis des générations une même famille d’ours.

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Mais c’est surtout là que se joue le plus grand championnat de football de tous les temps. Le match a commencé depuis déjà quelques minutes. Balle au pied, aucune défense ne lui résiste : il est le meilleur buteur du championnat cette année. Il chipe le ballon à un adversaire, et après une course effrénée, arrive en face du gardien adverse, arme sa frappe et buuuut !!!
Le ballon vient de passer entre deux vieux chênes impassibles, avant de rebondir ensuite paresseusement dans l’herbe, alors que notre footballeur pousse des grognements de joie. Quelques oiseaux effrayés s’envolent alors, le privant de son seul public. Mais qu’importe pour Teddy, les cris de la foule qui l’acclame résonnent dans sa tête.

Jeune ourson fantasque, Teddy n’a jamais quitté son coin de forêt. Et pourtant, grâce à son imagination, il a été vainqueur du tour de France, premier ours à marcher sur Mars, architecte de Versailles, gladiateur à Rome, vétérinaire dans les jungles sauvages du Brésil…

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Teddy habite seul avec son grand-père. Il n’a jamais connu ses parents, et même ses plus anciens souvenirs ne lui renvoient d’autres images que celle du visage sérieux de Grapèrou. Pourtant, il n’a jamais cherché à savoir pourquoi la vie l’avait privé de leur présence. Son imagination l’emmène bien au-delà de ces questions si simples et parfois si douloureuses.

Un soir d’automne, alors qu’ils s’apprêtent à diner, Grapèrou demande à Teddy de le rejoindre auprès du feu. Il a une mission importante à lui confier. Il a promis à son vieil ami Oursdur de lui apporter un pot de son meilleur miel. « Traverser toute la forêt, pense Teddy, en voilà une aventure ! » Son aïeul n’a pas fini de parler que Teddy a déjà accepté. Un couteau de chasse entre les dents, une vieille boussole à la main, il avance déjà à grands pas, sans craindre les alligators.

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Teddy ! Arrête de rêvasser. On ne va pas au Canada en fermant les yeux.
– Teddy sursaute ! Le Canada, de l’autre côté de l’atlantique ! Mais c’est impossible, c’est trop loin pour un ourson, s’écrie-t-il dans sa tête.
– Je suis content que tu aies accepté, continue Grapèrou. Mes pattes sont bien trop fatiguées pour pouvoir faire un tel voyage.
Avant que Teddy n’ait pu protester, Grapèrou lui remet un petit pot en terre : « ne le mange pas en route. »

Teddy a passé trois longues journées à préparer son sac. Boussole, jumelles, lunettes d’aviateur… Aux commandes de son avion, il aura tôt fait d’arriver au Canada. Après avoir embrassé Grapèrou avec tendresse, sans voir les quelques larmes que celui-ci a discrètement écrasées, Teddy monte dans son appareil. Il lance le moteur et décolle en quelques secondes. Mais à peine a-t-il gagné de l’altitude qu’une escadrille ennemie fond sur lui. Une lutte sans merci s’engage alors. Virevoltant avec adresse, Teddy évite tous les tirs ennemis et sème ses adversaires dans le ciel… ou plutôt les écureuils qu’il n’a pas effrayés par ses bruits de moteurs.

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Après quelques heures de vol, ou plutôt, de marche, il sort enfin de l’ombre protectrice des arbres : la forêt s’achève au pied d’une petite colline que notre aviateur en herbe gravit en vrombissant. Arrivé au sommet, toute une grande cité s’offre à son regard émerveillé. Et plus loin encore la mer. Le miroitement azur du ciel sur les flots est comme une révélation pour Teddy. « Un vrai explorateur doit naviguer, comment ai-je pu l’oublier ? se dit-il. Je pose mon avion et je continue en bateau. » Impatient de se rendre au port, Teddy ne prête pas d’attention aux regards intrigués des passants. Certains s’exclament sur son passage, les ours n’avaient-ils pas complètement disparu de cette partie de la vieille Europe ? Plein de sensations nouvelles viennent capter l’attention de Teddy. Le sol, qui n’est pas aussi souple et rebondissant que dans la forêt. Les constructions, si hautes qu’on oublie de regarder devant soi au risque de trébucher sur les passants qui se pressent. Les odeurs, parfois enivrantes, parfois dégoutantes qui réveillent la faim de l’ours le mieux nourri. Mais il en est une qui les domine toutes, forte et entêtante, elle guide Teddy vers la côte plus sûrement qu’une carte. L’odeur de la mer. L’odeur de l’aventure.

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« Hisse et ho matelot ! Tu m’as tout l’air d’être un pirate en quête d’embruns et de trésors. » Une jambe de bois, un cache œil noir : le capitaine Mac Cornick, surnommé la plaie des sept mers, ne plaisante pas. « Alors comme ça toi aussi, tu veux écumer les mers ? Un bon conseil moussaillon, choisis un bateau rapide et bien armé et tu réussiras peut-être à éviter les pièges de Neptune ! Encore faut-il que tu puisses te l’offrir. » Il éclate de rire, dévoilant ses dents en or. Teddy-la-Terreur ne se laisse pas impressionner. Il laisse tomber trois sacs de pièces aux pieds du forban. « J’achète ton bateau vieillard, tu n’as plus l’âge de naviguer. » La main sur la poignée de son sabre Teddy, le fixe de son regard de braise. Mac Cornick, s’apprête à exploser de rage, mais ses yeux rapaces se fixent sur les sacs, puis sur le visage menaçant de Teddy. Il hésite un instant puis sourit. « Marché conclu fiston, mon bateau est à toi. Et si tu payes bien, l’équipage te suivra même en enfer ! »

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Le vieux pêcheur dévisage Teddy qui semble plongé dans la contemplation de la petite barque qu’il vient de lui acheter. « Attention, si vous sortez faire un tour en mer,  jeune homme. La météo prévoit du mauvais temps. Restez toujours en vue des côtes. » Mais Teddy ne l’entend pas. Il est déjà au large, le drapeau noir fièrement hissé en haut du grand mât, la main sur la barre, les yeux fixés sur l’horizon.

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La côte a disparu depuis déjà quelques heures, Teddy est désormais seul, au milieu de nulle part, sur une étrange planète liquide. Des dauphins escortent un instant son petit bateau, passant d’un bord à l’autre, le devançant, jouant dans son sillage. Mais le vieux loup de mer les ignore : c’est la grande baleine blanche qu’il cherche, c’est elle qu’il pourchasse depuis des années. Son harpon fermement ancré dans sa main, il est prêt. Enfin elle se décide à remonter à la surface. Le bateau est secoué comme une coquille de noix tant elle déplace d’eau. « Elle souffle », s’écrie Teddy, alors qu’un panache d’eau, sorti de l’évent de la bête, s’élève dans le ciel puis s’abat sur lui. Déséquilibré, il manque de passer par-dessus bord et ne doit son salut qu’à un bout qu’il saisit au vol. La bête passe sous le bateau, son ombre noire et menaçante ferait frémir le cœur des plus braves. Mais pas notre pêcheur. Il lève son harpon, s’apprête à le lancer, mais la bête est rusée et d’un coup de queue, envoie notre ami bouler au fond de sa barque.

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Le coup sur la tête que reçoit Teddy le fait revenir à la réalité : ce n’est pas une baleine qu’il affronte, mais une énorme tempête. Paniqué, il se dépêche d’amener la voile et se cramponne comme il peut, alors que des vagues de plus en plus violentes le secouent et font craquer de toute part son navire. Avalant de l’eau, presque submergé, Teddy réalise alors qu’il ne sait pas nager. Soudain, une vague gigantesque se lève à l’horizon, bien décidé à couler cet esquif.

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Devançant la vague, une énorme bourrasque s’engouffre subitement dans les voiles que Teddy tient serrées contre lui. La force du coup de vent est telle, qu’elles se gonflent instantanément et s’envolent. Teddy tente bien de les retenir mais à sa grande surprise c’est lui qui se retrouve entraîné. Sans avoir eu le temps de réaliser, il quitte le pont de son bateau et monte, emporté toujours plus haut par la force du vent. Comme son bateau lui semble petit et fragile au milieu de cette mer déchaînée. À tel point qu’il se brise en deux et coule en quelques secondes : Teddy l’a échappé belle ! Sa situation n’est pourtant pas brillante, ballotté par le vent, trempé par la pluie, enveloppé par la brume des nuages, il ne distingue désormais plus le ciel ni la terre. Enfin après des minutes qui lui semblent des heures, il perce la couche des nuages et retrouve la douce chaleur du soleil. Sous lui, les cumulus à perte de vue semblent former un grand désert blanc. Porté par sa monture, Teddy d’Arabie fonce plus vite que le vent, il sait que le temps joue contre lui. S’il ne trouve pas un puits très vite, son dromadaire et lui finiront par s’écrouler, déshydratés.

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Soudain, il aperçoit comme une grande flaque brillante à l’horizon : lac ou mirage ? Quoiqu’il en soit, c’est sa dernière chance !Porté par sa voile, Teddy glisse vers un petit trou entre les nuages d’où émerge un énorme paquebot. Les cornes de brume de cette ville flottante se mettent à tonner puissamment : le capitaine du navire a aperçu Teddy et fait mettre le cap vers celui-ci. Le vent, comme s’il avait compris la manœuvre, pousse Teddy dans la direction du navire, puis faiblit pour le ramener au niveau du bateau. PLOUF ! Teddy, emmêlé dans sa voile vient d’atterrir au milieu de la piscine du paquebot. Autour de lui, les passagers poussent des cris d’étonnement et d’admiration. Il faut dire qu’un ourson volant, c’est peu commun ! On l’aide à sortir de l’eau, on l’enveloppe dans une serviette et on lui tend une part gâteau. Après avoir traversé tant d’épreuves, Teddy en avait oublié sa faim et engloutit la part en instant, avant de s’endormir dans les bras de ses sauveteurs.

Une main secoue Teddy par l’épaule. « Eh bien jeune homme, lui dit une vieille chouette. On dirait que vous avez hiberné toute la traversée. Tenez-voici votre sac avec vos affaires. Elles ont eu le temps de sécher ! », lui indique-t-elle en montrant son paquetage de son aile. Teddy bondit sur ses pattes, il n’en revient pas ! Il est sur le point d’arriver en Amérique. Il court jusqu’au bastingage où une vue incroyable l’attend. Elle le regarde de toute sa majesté, le domine, la Statue de la Liberté. Jack O’Teddy se sent tout petit sous le regard de la grande dame de New York, il ne prête même pas attention aux buildings que l’on aperçoit derrière, à la pointe de Manhattan. D’un seul coup, Jack panique. Comme tous les migrants, il va passer une visite médicale et remplir un questionnaire sur l’île d’Ellis Island. Et s’il était refoulé vers l’Irlande, comme des milliers d’autres avant lui ? Après tout, ce n’est pas sans raison qu’on l’a baptisé l’île des Pleurs. O’Teddy gonfle ses muscles ; il est en pleine forme, costaud : ce pays a besoin d’ours comme lui pour se bâtir. Sinon, il quittera l’île à la nage pendant la nuit. Rien ne l’empêchera d’arriver en Amérique !

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Un choc léger secoue le bateau. Ça y est, il est à quai. Emporté par le flot des passagers qui descendent, Teddy a à peine le temps de réaliser qu’il est arrivé aux Etats-Unis. En quelques pas, le voici au milieu de New York emporté par le tourbillon des passants pressés, à l’ombre des gratte-ciels aux architectures élégantes. « Faites attention à vous », lui conseille la chouette alors que l’ourson, les yeux rivés vers les cimes des immeubles, manque de se faire écraser par un automobiliste. L’île musée d’Ellis Island, consacrée à l’immigration du siècle dernier, est déjà loin dans son imagination. Il marche, hypnotisé par les flashs des panneaux lumineux géants, par les bruits de la rue, par la nuit qui tombe sur la plus magique des places de la ville : Times Square.

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Minuit… l’heure du crime ! Les passants ont déserté depuis quelques heures déjà les allées sombres de Central Park et les ruelles tristes de Harlem. Les aigrefins en profitent pour sortir en quête d’une proie facile à dépouiller à la faveur de la nuit. Mais c’est sans compter sur Bearman ! Le super-héros qui protège la Grosse Pomme de tous les vilains qui veulent la croquer. Toujours au bon endroit au bon moment, il surgit d’un bond pour surprendre les voyous la main dans le sac. Soudain un cri retentit au loin… une femme en détresse ? Vite, il faut agir ! Bearman court à perdre haleine vers un grand bâtiment d’où les cris résonnent de plus en plus forts.

Continuant à chanter et à danser, ce n’est pas l’arrivée précipitée d’un petit ourson de rien du tout qui va perturber la répétition de chants Gospel de la chorale menée par Mahalia. Mais si le Gospel est sacré à Harlem, l’hospitalité l’est aussi. À peine les voix retombées, la chanteuse s’approche de cet étranger qui semble bien seul.
– Toi, tu n’as pas l’air d’un touriste, constate-t-elle perspicace. Qu’est ce qui t’amène dans notre église ?
– Je crois que je suis un peu perdu, finit par avouer Teddy. Je dois aller au Canada.
– Tu n’es pas arrivé, s’exclame Mahalia en levant les bras au ciel. Mon cousin Tom est routier. Il devrait pouvoir t’avancer, et pas qu’un peu. Mais en attendant ce soir, tu es notre invité !

Deux jours plus tard, à l’heure de la messe, les habitués se pressent sur le parvis : « Il paraît qu’il y a un nouveau chanteur dans la chorale », s’exclament deux larges gorilles. « Sa voix est envoutante », rajoutent-elles. Debout au milieu du cœur, entouré par les autres chanteurs, Teddy n’est pas peu fier d’apporter sa contribution au Gospel.

La route semble s’étendre à l’infini, perdue à travers les grandes prairies sablonneuses du Nebraska. Dans les rétroviseurs du gigantesque camion où Teddy a embarqué, la ville a disparu depuis longtemps et ses nouveaux amis new-yorkais lui semblent bien loin. Pour lui remonter le moral, Tom monte le son de la radio. « Attention, ça va déménager », prévient-il. Les guitares envahissent l’habitacle, qui vibre au son de la grosse caisse et résonne à chaque coup de timbales. « Mississippi Queen, She taught me everything ! », s’exclame le chanteur. Emporté par la musique, Teddy sent son corps se déhancher : d’un seul coup sa fatigue est oubliée. De rocks en folks, il ne voit plus le temps passer. À tel point qu’il est presque surpris quand Tom finit par arrêter le camion pour la nuit sur une aire de repos. Niché entre deux petites collines, c’est le rendez-vous des routiers, qui peuvent y installer une tente pour dormir.

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Ce soir-là, Teddy et Tom ne sont pas les premiers arrivés. Au milieu de la prairie, un grand feu perce déjà la nuit tombante et garées en demi-cercle à quelques mètres de celui-ci, une vingtaine de Harley-Davidson, décorées de flammes, semblent presque vivantes. S’étant approché Teddy découvre que les motards ne sont autres que des Indiens ! Ils voyagent avec un grand totem en bois qu’ils ont dressé près du feu.
« Nous sommes revenus sur la terre de nos ancêtres pour célébrer le passage à l’âge adulte de Merokee, lui explique un vieil aigle déplumé. Ce soir nous allons danser et chanter toute la nuit autour du feu pour remercier les esprits. C’est sûrement eux qui vous ont fait venir ici ce soir, joignez-vous à nous pour cette fête. »
Teddy ferme les yeux. Combien de fois n’a-t-il pas rêvé d’être un Indien lorsqu’il jouait dans la forêt aux côtés de Grapèrou. Et voilà que le rêve devient réalité.
Avant même d’avoir pu répondre, un petit aiglon, le visage fermé s’avance vers lui : « je suis Merokee, fils du vent, dit-il d’une voix ferme. Qui es-tu ? »
« Je suis Teddy, l’aventurier », répond notre ami du tac au tac. Leurs regards se croisent alors, se défient même, puis de grands sourires se dessinent sur leurs visages. « Bienvenu parmi nous frère ours, finit par s’exclamer Merokee avant de l’inviter à s’asseoir à ses côtés pour manger. Prenons des forces car la nuit va être longue ! »

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Roulé en boule sur lui-même, Teddy frissonne, ouvre un œil, bâille et… se dresse sur ses pattes d’un bond : le camion de Tom a disparu ! Le voilà perdu au milieu de nulle part. Du grand feu de joie, il ne reste plus que des cendres, et les Indiens aussi semblent être partis. Enfin, non pas tous, car derrière Teddy monte un vrombissement terrible. Notre héro a juste le temps de se retourner pour découvrir une moto qui fonce vers lui. Effrayé, il ferme les yeux, s’apprêtant à être percuté à tout instant, mais dans un dérapage maîtrisé, le pilote s’arrête à ses côtés. « Monte, lui crie Merokee, couvrant à peine le bruit du moteur. Nous retournons chez nous… au Canada ! » Teddy n’en croit pas ses oreilles. Tom ne l’a pas abandonné, mais confié à la tribu pour qu’il puisse poursuivre son voyage. Sans hésiter, il enjambe l’énorme engin, et s’accroche comme il peut alors que celui-ci démarre dans un vacarme du tonnerre.

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Emporté par la vitesse de l’engin, Teddy sent le vent lui fouetter le visage, mais qu’importe : chaque kilomètre parcouru le rapproche un peu plus de son but, des grandes et majestueuses forêts de l’Alberta. Le poste de frontière est si vite franchi que le douanier n’a pas eu le temps de les voir passer ! Même la pluie qui a commencé à tomber semble ne pas arriver à les atteindre. Les deux compères filent comme l’éclair, distançant le groupe : rien ne peut les arrêter. Ivres de vitesse, Merokee et Teddy ne réalisent qu’au dernier moment que la route est devenue glissante comme une patinoire. Un virage un peu serré met brutalement un terme à leur course ! La moto dérape, propulsant ses deux passagers dans les airs. Plus léger, Merokee retombe avec seulement quelques plumes froissées, mais Teddy, lui, gît inconscient au sol.

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Deux semaines déjà se sont écoulées depuis l’accident. Merokee, un plâtre autour de la patte, clopine autour du lit d’hôpital où se repose Teddy. Calé contre un gros coussin, la tête enroulée dans un grand pansement blanc, notre ami ressemble plus à un fakir qu’à un blessé.
– Alors tu es sûr que tu ne te rappelles plus de rien ?, le questionne Merokee. Ni de ton nom, ni d’où tu viens ?
– Non, je ne sais même plus pourquoi je voulais tant aller au Canada, répond Teddy d’un air attristé.
– Peut-être trouverons-nous une adresse dans tes affaires, suggère Merokee.
Mais c’est curieux, le sac de Teddy n’est pas là. Dans la précipitation, aurait-il été oublié sur le bord de la route ?
– Je file vérifier, lui lance Merokee en boitillant hors de la pièce !

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Une demi-heure plus tard, il est déjà de retour, le sac à la main, une expression courroucée sur le visage.
– Que se passe-t-il, s’inquiète Teddy ?
– Au moment où je suis arrivé, j’ai vu quelqu’un qui fouillait dans ton sac, il a même eu le temps de prendre quelque chose avant de s’enfuir. Dans mon état, je n’ai pas pu le rattraper.
Teddy n’a hélas plus la moindre idée de ce que contenait son bagage. Les pattes glissées à l’intérieur, il fouille à la recherche d’un indice, d’une idée sur ce que le voleur a bien pu emporter. Un objet de valeur sûrement, mais lequel ? Il n’y a que des affaires sales, roulées en boule. Perdu dans ses réflexions, Teddy perçoit tout à coup que ses souvenirs sont tout proches, qu’une petite chose qu’il a presque sous le nez pourrait tout lui rappeler. Il plisse la truffe et inspire à pleins poumons une odeur familière, douce et sucrée… celle du miel !
– Le pot de miel, s’écrie Teddy dressé sur son lit. C’est l’objet qui manque. Il m’a rendu la mémoire !

Le nez au vent, Teddy s’est lancé sur la piste du voleur : il pourrait suivre le parfum délicat du miel de Grapèrou jusqu’au bout du monde. Trottinant sur ses talons Merokee, lui ne sent rien du tout et se demande où son ami l’entraîne, voilà déjà deux heures qu’ils s’enfoncent dans la forêt. Et celle-ci est de plus en plus sombre et touffue, ils ont bien du mal à avancer entre les grands érables. Soudain, un craquement terrible les fait sursauter et se jeter dans les bras l’un de l’autre. Ils ont juste le temps d’apercevoir à travers les branchages la silhouette élégante d’un orignal qui s’éloigne, apeuré lui aussi par le bruit de nos deux enquêteurs en herbe. « Heureusement que ce n’était pas un grizzli, chuchote Teddy en reprenant la marche.

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Alors que l’odeur devient plus forte, un trouble s’empare de Teddy : la clairière dans laquelle ils viennent de déboucher, bien que beaucoup plus grande, ressemble comme deux gouttes d’eau à celle de son enfance. Il n’a pas le temps de pousser sa réflexion plus loin car une petite voix l’interpelle du haut d’un arbre.
– Bonjour, tu dois être Teddy ?, lui demande une jeune oursonne, perchée à califourchon sur une branche.
– Oui ! Mais comment connais-tu mon nom ?, s’écrie notre ami.
– Si tu veux bien me suivre, je vais tout t’expliquer, dit-elle d’un air étrangement penaud.

Installés sur des petits tabourets, Teddy et Merokee patientent en dégustant une tartine de sirop d’érable. Un grognement sourd leur fait lever la tête. À peine moins large que l’encadrure de la porte par laquelle il vient d’entrer, un gros ours au poil blanc les dévisage avec bonhomie. « Ah, je vois qu’Emilia essaye de se faire pardonner en vous faisant goûter notre spécialité locale, s’exclame-t-il à leur adresse. À moitié cachée par sa taille imposante, l’intéressée n’en mène pas large. S’avançant vers Teddy, l’oursonne dépose devant lui le pot de miel de son grand-père : la voleuse s’est démasquée !
– Je suis désolée, j’ai cru que le sac était abandonné, et quand ton ami est arrivé, j’ai paniquée et je me suis enfuie avec le miel et puis comme je n’osais pas le garder, j’en ai parlé à Oursdur, dit-elle très vite.
– Oursdur !, s’exclame Teddy. Mais c’est à lui que je dois justement offrir ce miel ! Où est-il ?
– Devant toi, en chair et en os, s’exclame l’ours blanc. Je commençais presque à m’inquiéter, car la lettre de Grapèrou m’annonçant ta venue est arrivée depuis longtemps !
S’avançant alors vers lui, Teddy place le petit pot de miel entre ses énormes pattes.
– Merci pour ce présent mon enfant, dit-il en regardant Teddy avec douceur. Je crois que ce n’est pas à moi que ton grand-père a fait le plus beau cadeau. Dans sa lettre, il te décrit comme un ourson timide et rêveur. Et devant moi, il y a un ours sûr de lui. En t’embarquant dans ce voyage, Grapèrou avait autre chose en tête que me faire parvenir ce miel. Je crois qu’il voulait que tu ne rêves plus ta vie, mais que tu commences à la vivre !

Surpris, Teddy réalise alors qu’il y a déjà plusieurs semaines qu’il ne s’est plus imaginé espion britannique ou chevalier en armure. Curieusement, il ne ressent aucun manque : il n’a plus qu’une envie, profiter de ses amis et découvrir avec eux de nouvelles choses.
– Reste parmi nous, lui propose Oursdur. Je sens qu’il y a d’autres aventures qui t’attendent dans notre pays.
Du coin de l’œil, Teddy aperçoit le sourire que lui glisse Emilia, alors que Merokee, lui fait une petite tape dans le dos du bout de l’aile.
– Je reste, s’écrie Teddy enthousiaste.

Quelques heures plus tard, perché sur un arbre avec ses deux nouveaux amis, Teddy regarde le soleil se coucher sur l’immense forêt silencieuse. Un sentiment de bien-être l’envahit : oui, la vie lui réserve sûrement encore de belles surprises !

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