Ceux qui n’avaient pas peur (ch. 3 – part. 9)

Tournée vers une psyché, Éléonore ne pouvait détacher ses yeux du reflet qu’elle lui renvoyait, subjuguée par sa propre image. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle. Cette découverte avait fait naître en elle une boule de chaleur qui semblait irradier tout son corps. Troublée, elle esquissa un petit pas de danse devant le miroir pour se libérer de son emprise. Mais l’intensité du regard de cette jeune fille en robe rouge qui la fixait était telle qu’elle savait la lutte vaine. Chaque seconde qui passait, augmentait son emprise sur elle.
Ce fut Anne qui lui murmura les mots que son cœur brûlait d’entendre. « Tu devrais l’acheter. Personne d’autre que toi ne mérite de la porter. » Voyant qu’une parcelle de raison la retenait encore de céder à cette folie, elle ajouta. « Tu n’as pas besoin de la payer tout de suite, juste une petite partie chaque mois. »
Sans chercher à en savoir plus, comme possédée, Éléonore se dévêtit rapidement, donna son nom et son adresse à la vendeuse, signa un acte d’engagement, et s’éclipsa avec la robe soigneusement pliée dans une lourde boîte en carton. Anne, qui l’avait accompagnée jusqu’à la sortie, avait à peine eu le temps de préciser qu’un collecteur du magasin passerait chez elle en début de mois pour toucher la première partie du paiement. Elle voyait le dos d’Éléonore s’éloigner vers le métro, courbée, serrant son précieux paquet contre elle. Le sentiment de honte qui l’avait envahi plus tôt revient avec force. Et cette fois, elle ne chercha pas à retenir les larmes qui coulèrent le long de ses joues.

C’est seulement en referment la porte de sa triste masure qu’Éléonore, finalement confronté à la réalité de son quotidien, réalisa à quel point son achat était déraisonnable. Se penchant alors précipitamment sur l’acte de crédit qu’elle avait signé, elle comprit que cet l’engagement la privait pour trois longues années de tout espoir d’économiser. A peine une heure lui avait suffit pour condamner son rêve à n’être qu’une utopie. « Comment ai-je pu céder à un tel caprice », se dit-elle en sortant précipitamment la robe de son écrin de soie. Les yeux brûlés par des larmes qui refusaient de sortir, elle brandit la cause de son malheur devant elle. De colère, elle en fit une boule et l’envoya s’écraser dans le coin opposé de la pièce, là où s’entassait sa valise et quelques boîtes à chaussure qui lui servait à ranger sa correspondance. Lui tournant le dos, elle écrasa son visage dans son draps pour y ensevelir sa peine.

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